lundi 3 février 2020

PAROLES DE : condamnés à vivre ensemble...


Figure actuelle de l'altérité, le voisin n'est pas l'ami. On accueille l'ami chez soi tandis que l'on aborde le voisin sur le pas de sa porte. Le voisin n'est pas non plus le prochain, mais il l'a supplanté dans nos sociétés sécularisées. Il peut même devenir l'ennemi : au mieux, il n'inspire que froide indifférence, au pire, il suscite le déchaînement de la plus extrême violence.
Le voisinage est un lien par le lieu. Nous ne nous comportons pas de la même manière selon que nous avons affaire à un voisin d'en face, un voisin d'à côté, un voisin d'en haut ou un voisin d'en bas.
Savoir comment vivre et interagir avec son voisin sans tomber dans les pièges ravageurs du face-à-face constitue le principal défi d'une éthique du voisinage nécessaire dans une société de masse où, serré les une contre les autres, nous devons trouver le moyen de coexister. Hélène L'Heuillet


Dans les exercices proposés ici et destinés à mieux prendre conscience de ce que nous vivons quand nous sommes "chez nous", nous avons relevé l'importance du contexte dans lequel se situe notre maison, nous avons exploré les sons et autres perceptions, nous nous sommes intéressés aussi à ces personnes qui s'appellent les voisinsdes personnes qui nous sont parfois indifférentes, voire inconnues, mais qui jouent peut-être un rôle beaucoup plus important que nous ne le pensons dans le fait que nous nous sentions bien là où nous vivons.
L'expression "condamnés à vivre ensemble" est tirée d'un livre que la philosophe et psychanalyste Hélène L'Heuillet a consacré à la coexistence humaine. Loin du normatif "vivre ensemble", loin des discours bisounours, des appels à la tolérance, prônant la prise de contact avec cookies et bouquets, voire la recherche insistante de relations chaleureuses, cet ouvrage est une invitation à se rendre attentif à ce qui se passe sur le plan des relations interpersonnelles dans le lieu où nous habitons. Elle insiste sur la nécessaire coexistence dans laquelle nous sommes tous engagés. 
A moins de vivre isolé en ermite tout en haut d'une montagne (situation de plus en plus improbable au vu de la croissance exponentielle de la population mondiale), nous avons tous des voisins. Et nous ne pouvons ignorer leur présence. Ils sont là, ce sont eux qui vivent de l'autre côté de la paroi, au-dessus de nos têtes, par-delà la haie, en face dans notre rue. 
Dans son exploration, l'auteure établit des ponts, définit des analogies. Elle parle de voisinage également à propos de ce qui vit de l'autre côté d'un champ, d'un pont, d'une frontière... Car le type de relation que nous pouvons avoir avec nos proches voisins, peut trouver son écho dans la manière dont nous nous connectons avec des gens d'autres milieux, d'autres pays, d'autres provenances. 






"Pour être chez nous, il faut qu'il y ait un voisin, qui nous accepte, qui accepte de respecter nos limites."



Dans son livre, Hélène L'Heuillet nous propose de faire un petit exercice : il s'agit de nous poser la question "Qui sommes-nous pour les autres ? Quel voisin sommes-nous ?".  Il est intéressant en effet de prendre un moment pour répondre à cette interrogation qui renverse notre vision habituelle. Alors que nous trouvons naturel de porter un jugement sur ceux avec qui nous "voisinons", nous sommes-nous jamais posé la question de savoir comment nous pouvons être perçus ? Quelle image les autres, dans la rue, dans l'ascenseur peuvent-ils avoir de nous ? Quelles interactions favorisons-nous ou refusons-nous ? De quelle manière occupons-nous ce rôle de voisin vis-à-vis de ceux qui nous font face ?

Qu'on le veuille ou non, le voisinage fait bel et bien partie du bien-être dans le lieu où nous avons choisi de vivre. Sans vouloir à tout prix faire ami-ami, sans vouloir à tout prix nous conformer à l'injonction "il faut être de bons voisins", quelle est la meilleure manière d'occuper ce rôle à notre avantage et dans une fructueuse réciprocité ? (H.L. invite à se méfier de l'angélisme, de l'injonction véhiculée par certains discours et certains ouvrages de développement personnel sous-tendant la possibilité de remèdes miracles pour être de "bons" voisins. La coexistence implique des problèmes et implique des réponses à ces problèmes).

Le voisinage entoure notre maison. L'auteure décrit ce lien comme "variable, délicat, incertain et fragile". Selon elle, "Il ne faut pas se faire beaucoup d'illusions sur la bienveillance de ses voisins, mais il faut aussi avoir conscience que le social serait insupportable si habiter n'était pas aussi voisiner."










Il s'agit de distinguer proximité et promiscuité.



Dans un rapport de proximité, il y a respect de la place de l'autre, alors que dans la promiscuité, l'autre est à ma place, il occupe une place qui devrait me revenir, il est (il pourrait devenir) un potentiel ennemi.
Le voisinage est un espace transitionnel entre privé et public. C'est le premier rapport à l'altérité, avant d'être confronté aux problèmes de la vie publique.

Hélène L'Heuillet introduit une piste pour trouver une manière de coexister et cette piste est celle de la réserve, une notion empruntée au philosophe berlinois Georg SimmelCelui-ci, un des pères de la sociologie, a beaucoup écrit sur les conditions de vie urbaine au moment de la naissance des nouvelles métropoles, à la fin du XIXème siècle. Il a notamment étudié les implications des nouvelles conditions de vie et de promiscuité en territoire urbain. H.L. se réfère entre autres à son ouvrage "Métropoles et mentalité". La notion de réserve est importante, parce que "seule la distance nous permet de ne pas nous en prendre à l'autre". Le voisinage ne peut pas se régler seulement avec des procédures et des politiques publiques. La réserve est une distance qui s'adapte à la personnalité de l'autre et la bonne distance est toujours ajustée à un voisinage particulier.
Même si on choisit son quartier, son immeuble, sa rue, on ne saura jamais qui seront les voisins. C'est une donne qu'on ne peut pas maîtriser à l'avance. La distance de la réserve implique de s'adapter, de s'ajuster à cette donne, qui est sans cesse à trouver, à chaque emménagement.


Être attentif à tous ces éléments nous permet de mieux vivre quand nous sommes chez nous. Quand on sait que pour beaucoup, le voisin est un importun, un gêneur, qu'on voudrait éviter, quand on sait que beaucoup sont acculés à faire leurs cartons et déménagent pour des querelles de voisinage, il vaut la peine de se rendre attentifs à ce que nous vivons dans ces interactions.
La pleine conscience peut nous aider à affiner nos observations. Il s'agit de mieux nous connaître et de mieux connaître notre environnement, de mieux cerner ce que nous expérimentons pour mieux réagir à toutes sortes d'interactions auxquelles nous sommes obligatoirement confrontés. Sans se laisser marcher sur les pieds (devenir le voisin d'en dessous), sans imposer ses normes à tout prix (vouloir être le voisin d'en-haut) bien réagir, après avoir identifié les ajustements adéquats, permet de trouver les comportements et les mots, pour pouvoir nous conduire en êtres parlants amenés à coexister.


Sources : "Du voisinage. Réflexions sur la coexistence humaine / Hélène L'Heuillet / Albin Michel / 2016
"Sommes-nous condamnés à vivre ensemble ?" / Les chemins de la philosophie / France Culture / 14.01.2019 
"Les rapports de voisinage" / Egosystèmes / RTS / 19.11.2016
Images : couverture du livre précité

mardi 21 janvier 2020

EXPÉRIENCES : la maison vivante






C'est un couple de sexagénaires qui vit dans une grande maison depuis de nombreuses années. Ils l'ont achetée quand ils attendaient leur troisième enfant. Ils en ont eu cinq, tous adultes à présent. La grande maison est pourvue de six chambres et d'un jardin immense où les enfants ont couru durant toute leur enfance, avec leurs amis et avec les amis d'amis. La maison et le jardin ont longtemps retenti de cris et de chants.
Ces dernières années ont été difficiles : l'homme a perdu son emploi à cinquante ans passés suite à une série de turbulences comme il y en a de plus en plus dans le monde professionnel actuellement, leurs revenus se sont réduits en conséquence, leurs dépenses sont devenues très raisonnables. Ces sept dernières années, les enfants sont partis, les uns après les autres. Ils ont construit leur vie, certains ont trouvé du travail à l'étranger. Le petit dernier a décroché il y a deux ans un emploi en CDI dans une prestigieuse multinationale. La grande maison leur a paru peu à peu très vide et silencieuse. Ce n'est que durant les réunions de famille, à Noël, à Pâques, et quelques jours durant l'été, qu'elle retrouvait ses cris joyeux et ses chamailleries. Ils ont alors pensé sérieusement à vendre leur maison, à se trouver quelque chose de plus petit, peut-être un peu plus au Sud, en fonction de leurs moyens.















A leurs yeux, la maison, si grande, si vide, avait perdu sa raison d'être. Elle résonnait d'absence.

Et puis, un petit-enfant est né, une petite fille couleur chocolat, très vive, très éveillée, qui aimait leur rendre visite quelques fois dans l'année, courir entre les arbres, cueillir des framboises dans le jardin, éparpiller ses pièces de puzzle sur le parquet. Bientôt, la fillette a été  rejointe par un petit frère, tout aussi chocolat, un bébé joufflu, très souriant (et très braillard quand il mettait ses dents). Un jour, depuis son îlot perdu au milieu du Pacifique, une de leurs filles leur a annoncé qu'elle attendait un bébé. Et le printemps prochain, le fils aîné aura lui aussi son premier enfant. 
Cette année, à l'occasion des Fêtes, tous leurs enfants se sont arrangés pour rentrer, se retrouver et être réunis, tous sous le même toit. Unis par leur vieille complicité, par ces liens de sang qui font que l'on sait d'où l'on vient, même si le chemin devant soi peut parfois sembler incertain. Autour de la table, ce Noël, il y avait trois bambins et une jeune femme avec un ventre qui devenait proéminent. Et des amis des enfants, sont venus les rejoindre, pour de réjouissantes retrouvailles. La grande table du salon s'est révélée être vraiment petite. Il a fallu songer à en racheter une, avec suffisamment de rallonges.










Alors, peu à peu une idée a fait son chemin. Ils se sont décidés : plus question de vendre et de quitter la maison. Est-ce que ce sont eux qui sont parvenus à cette idée ou bien est-ce la maison qui s'est imposée d'elle-même, avec ses nouvelles fonctions ? Toujours est-il que cela leur a parut subitement évident : la maison devait devenir un noyau, un nid, un refuge, un coin de retrouvailles pour leurs cinq enfants éparpillés aux quatre coins du monde.

La maison devait tenir lieu de ciment, un lieu où on laisse quelques affaires de son enfance, des vêtements d'hiver  "pour le cas où" quand on habite dans un pays ensoleillé à l'autre bout de la terre. Un point de chute, un lieu où revenir en cas de coup dur, un lieu où retrouver un socle dans un monde en plein changement.



La vie change. La vie nous oblige à évoluer. Si nous sommes suffisamment souples, nous nous remettons en question. Nous nous adaptons. Nous laissons la nouveauté entrer à l'intérieur de nous et dans nos maisons. Si nous nous crispons sur le passé et sur ce que nous avions (une crispation qui peut être due à plusieurs raisons) de nombreuses choses peuvent s'accumuler dans les pièces auxquelles nous ne voulons pas toucher. Notre habitat se fige et nous aussi nous nous retrouvons immobilisés.





Ils sont en train de réaménager la maison. Ils sont en train de créer une chambre destinée aux petits. Ils repeignent, ils débarrassent, ils recyclent, ils achètent sur des sites d'occasion des lits d'enfants et des chaises de bébé. Ils recomposent leur habitat en fonction des nouvelles donnes qui se sont mises en place tout naturellement. Ils viennent d'accueillir un nouveau chien (le vieux était mort à presque 17 ans). Ils sont curieux de savoir ce que la vie va leur apporter. A l'image de leur maison, ils se sentent utiles et vivants.



Image : La famille Valmarana / Giovanni Antonio Fasolo / Musei civici / Vicenza

lundi 6 janvier 2020

EXPÉRIENCES : les maisons inventées



Nous avons tous besoin d'un abri, contre la chaleur, le froid, le vent, la pluie. Nous avons tous besoin d'accéder à l'eau et à l'hygiène. Tous besoin de nous nourrir convenablement, d'assurer un certain nombre d'heures de sommeil. Mais avoir un chez-soi, c'est encore plus que cela, c'est un lieu d'ancrage, un lieu où l'on peut se rassurer, se construire, s'épanouir, pour se sentir appartenir au monde.
Ce qui est vrai pour les adultes l'est encore plus pour les enfants. En novembre dernier, 12 associations françaises (parmi lesquelles la Fondation Abbé Pierre, le Samusocial, UNICEF France) se sont réunies pou publier un manifeste dans lequel elles font savoir que chaque soir il y a à Paris 700 enfants qui dorment à la rue avec leurs parents.  Que 20'000 enfants en Île-de-France vivent à l'hôtel avec leur famille. Et qu'en France des milliers d'autres enfants sont concernés par cette précarité du logement. Le manifeste dénonce cette situation indigne de la France, sixième puissance économique mondiale, et signataire de la Convention internationale des Droits de l'Enfant. Il  demande que plus de moyens soient octroyés pour lutter contre cette situation.


L'émission "Les pieds sur terre" a consacré dernièrement un reportage à ce sujet, dans lequel on peut entendre deux enfants vivant à la rue dans Paris, Aïcha et Sami, âgés de 10 et 12 ans. La journaliste les a rencontrés au sein des locaux d’Emmaüs Solidarité dans le XVème arrondissement, un accueil de jour où ils passent régulièrement avec leur mère et leurs trois sœurs pour se réchauffer, prendre un petit-déjeuner ou profiter d'une douche. Voici le résumé de leur situation par la journaliste Sonia Kronlund :
Ils viennent du Liban. Ils sont arrivés il y a 4 ans. Pendant trois  ans et demi, leurs deux parents ont travaillé au noir, sur un marché d'abord, puis dans un restaurant libanais, la mère le jour, le père la nuit. Ils vivaient dans un squat à Saint-Denis, qui a été évacué il y a six mois, et depuis, ils sont à la rue. Parfois, ils s'abritent dans les sous-sols de l'hôpital Necker et parfois pas.
Les enfants, qui ont appris le français à la vitesse de l'éclair, ont raconté un peu de leur dure vie à notre reporter. 

Ce témoignage est poignant. Leurs mots méritent d'être écoutés et entendus, tandis qu'ils décrivent leurs conditions de vie : la précarité, l'angoisse, la recherche quotidienne d'une place où dormir, les nuits dehors, la lutte pour rester dignes et propres, les regards des passants, les trajets en métro. Mais, à travers leurs descriptions, ils disent aussi leur soif d'apprendre, leurs projets et leur désir de s'intégrer :
Moi, je n'aime pas dire aux gens mes secrets. Je suis malheureuse, mais je suis contente d'être avec mes parents, mon frère et mes sœurs. Le premier jour que je suis entrée à l'école, j'avais trouvé beaucoup d'amis. Quand je suis arrivée dans la cour, il y avait ma classe, la sixième quatre, et ils se sont arrêtés de jouer et ils sont tous venus vers moi et moi j'étais contente d'aller à l'école. Devant mes copines, moi, je fais genre que j'ai une maison. Je leur dis : "moi, chez moi, je m'amuse, je fais ça, je fais ci. Je leur dis que je fais mes devoirs". Ben, les devoirs, parfois j'ai pas le temps de les faire, parfois il y a trop de monde. J'aime bien apprendre. Ma matière préférée, c'est le français. J'aime bien conjuguer des verbes, compléter des phrases, des exercices avec le passé composé.
Il y a des choses qui me rendent heureuse quand même : par exemple les sorties organisées par Emmaüs. Le Musée de l'Homme, à côté de la tour Eiffel, le Musée des poissons, l'Aquarium. J'aime bien la ville de Paris, parce qu'il y a beaucoup de choses qui m'intéressent. En fait, ici, tout nous intéresse.
Aïcha
C'est dans le collège Rodin. Le XIIIème arrondissement, ligne 6. Le directeur, il a été vraiment sympa, il m'a donné une trousse. Il n'est pas au courant que je dors dans la rue. Parfois je dis à mes amis que j'ai une maison, parce que sinon ils ne vont plus me parler, ils ne vont plus m'aimer. Après... ils me disent : "Tu viens toujours dans les mêmes habits, dans la même coiffure"... mais moi, je réponds pas...
Plus tard, j'aimerais être ingénieur-architecte. En fait, j'ai peur de rester 
toute ma vie dans la rue. C'est ça qui me fait flipper. Je rêve qu'on va pouvoir être à l'hôtel et qu'on va bien vivre, qu'on va bien s'amuser. Mon père me dit : "Sami, mon fils, tu dois apprendre, tu seras ingénieur. Et comme ça, tu vas pouvoir nous aider. C'est pas les gens qui vont nous aider, c'est toi qui va nous aider. Et comme ça, il n'y a pas de soucis."
Sami


Pour faire écho au précédent billet, la pleine conscience de ce que nous expérimentons chez nous est en mesure de nous faire mieux comprendre l'Autre, ce qu'il a et ce qu'il n'a pas. Éprouvant par l'expérience, nous connectant avec tout ce qui est à notre portée, nous pouvons ressentir de la gratitude et nous pouvons mieux entendre et mieux comprendre ceux qui n'ont pas accès à tout cela.
En ce début d'année, nous pouvons ardemment espérer que, dans nos sociétés occidentales privilégiées, des enfants n'aient plus à avoir honte pour les privations qu'ils subissent, qu'ils n'aient plus à porter des problèmes bien trop lourds pour leurs jeunes épaules, qu'ils n'aient plus à fabuler et à s'inventer une maison imaginaire de crainte d'être rejetés. Nous pouvons formuler le souhait que chaque enfant ait droit à un logement et à la dignité.


Images : Forever Immigrant / 2017 / Marco Godinho / Biennale Lyon 2017
De loin, on dirait un ciel brumeux de nuages enveloppants, mais lorsqu'on se rapproche, on découvre que ces formes sont composées de milliers d'empreintes de tampon, semblable aux cachets des administrations, mais ici marqué du texte "Forever immigrant". "Immigrant pour toujours" ou "éternel immigrant", ces deux mots posent à la fois les questions de l'appartenance à un territoire, de la "permanence incertaine" de la situation de migrant, de l'exil et de l'identité, mais aussi de la fluidité d'un monde dans lequel le nomadisme, la porosité culturelle, peuvent devenir un mode de vie. 

jeudi 19 décembre 2019

EXPÉRIENCES : le ventre vide, le cœur gros, deux euros...



Ce blog a pour vocation d'inviter à mieux percevoir les lieux que nous occupons ou que nous traversons. Il vise à nous rendre plus sensibles aux réalités de l'habitat. Cette présence à ce que nous vivons nous permet d'être conscients de tout ce qui se trouve à notre disposition dans notre logement. Nous pouvons par exemple nous rendre attentifs à l'eau qui coule d'un robinet, dans notre salle de bain ou dans notre cuisine. Nous pouvons nous rendre présents à la chaleur de l'air ambiant, ou à celle qui se propage sous nos pieds, qui peuvent reposer sur des fibres de tapis ou sur des circuits de chauffage. Nous pouvons écouter tintinnabuler la pluie contre les vitres et éprouver un réconfortant sentiment de sécurité, nous trouvant bien au sec, à l'intérieur.
Toutes ces perceptions qui nous parviennent du présent, moment après moment, toutes ces informations sur ce que nous éprouvons, peuvent aussi nous sensibiliser à la réalité d'autres gens. Des gens qui vivent près de nous, ou alors ailleurs, plus loin sur la terre, et qui ne disposent pas du confort que nous pouvons ressentir, tous les jours, un confort tellement évident à nos yeux qu'il nous faut faire acte de présence pour en devenir et en rester conscients. Être attentifs à ce que nous avons, c'est sans doute aussi être en mesure d'éprouver une réelle empathie envers ceux qui n'ont pas notre chance. A partir de ces perceptions, nous pouvons plus librement décider de nos engagements.




Le ventre vide, le cœur gros et deux euros est le titre d'un reportage diffusé dernièrement par l'émission Les Pieds sur Terre. En préambule, on y donnait quelques informations glaçantes concernant la France : dans ce pays voisin, selon les estimations publiées l'an dernier par le Secours populaire, 21% des habitants ont du mal à prendre leurs trois repas par jour, faute de moyens financiers. Sans compter ceux qui ne peuvent se permettre de manger les cinq fruits et légumes préconisés, ou de payer la cantine de leurs enfants. En outre, en 2017, selon l'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) 14,2 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit quelque 9 millions de personnes. Extrait de l'introduction par Sonia Kronlund :
C'est une expérience qu'on croyait réservée à la littérature, aux pays qu'on appelait jadis le Tiers Monde, au Biafra, aux épidémies, à la sécheresse, aux camps de concentration, à la Chine, au Goulag, à la guerre, au Moyen Âge.  Et pourtant ça se passe en bas de chez nous, au fameux au coin de la rue. C'est un peu technique à annoncer comme ça, ça peut sembler déplacé en ce moment, mais ça ne change rien  au fait qu'il y a en France une personne sur cinq qui ne mange pas à sa faim. 
  
Quel rapport, me dira-t-on, entre le fait de pouvoir manger et celui d'avoir un lieu où habiter ? La connexion entre les deux est pourtant évidente. La précarité de l'habitat va de pair avec celle de l'estomac.

Parmi les trois témoignages présentés dans l'émission, voici celui d'une jeune femme de 26 ans, en procédure de divorce, mère de trois jeunes enfants, qui vit depuis dix ans en France et dont la carte de séjour n'a pas été renouvelée. Suite à cela, elle a perdu l'emploi qui lui permettait de vivre dignement, d'avoir un logement et de faire manger ses enfants. Elle se retrouve avec eux hébergée provisoirement dans une petite chambre d'hôtel.


J'ai 26 ans. J'ai trois enfants, cinq ans, trois ans et trois mois. J'ai un CAP poissonnerie, j'ai un bac pro. J'avais un bon poste, mais mon patron n'a pas pu me garder parce que mon séjour n'a pas été renouvelé. Ça m'a tout pourri. Alors, je me suis retrouvée dehors, avec mes trois enfants. J'avais rien. J'ai dû appeler mon assistante sociale, qui m'a placée dans cet hôtel, avec mes enfants.
C'est une seule chambre, pour nous quatre. Tout est encombré, ça c'est un truc que je déteste. Et il y a des toilettes et la salle de bain en même temps, et je fais à manger dans la salle de bain.J'ai une petite chaise que je mets la plaque dessus, et je cuisine dessus. Mais des fois, quand je touche la plaque, j'ai des coups de jus. Des fois, quand on prend la douche, le fil de la plaque, il est un peu déchiré. Et puis, voilà, on se débrouille comme on peut.


Avant, quand je travaillais, on mangeait de la viande tous les jours. Comme je travaillais, j'avais mon argent. Maintenant, ça fait longtemps qu'on n'a pas mangé de viande. J'ai pas vraiment les moyens pour acheter que des trucs équilibrés. Alors, comme hier après-midi j'ai fait des pâtes avec de la sauce tomate, comme les enfants ils aiment bien ça. Et le soir, j'ai fait  des frites, avec du pain et de la mayonnaise. Je fais avec les moyens du bord. Si j'ai du pain, je leur donne du pain. Si j'ai que des pâtes, je leur fais que des pâtes.
J'ai 372 euros par mois. J'achète les besoins des enfants. Ça me suffit pas. Il m'est arrivé des fois d'être à sec. Pas un euro sur moi et pas un truc à manger. Je donne aux enfants. Moi, si je mange pas un jour, ça va rien me faire.
Une fois j'ai été dans un supermarché, je leur ai ouvert un paquet de gâteaux . Je leur ai dit: "vous mangez, mais j'ai pas pour payer". Alors on a mangé, on a déposé le paquet et puis on est repartis. C'était la première fois et la dernière fois. J'ai dit : "plus jamais je ferai ça". Moi, j'aime pas. C'est comme si je volais quelque chose et moi, j'ai pas été élevée comme ça. 

"Maman, j'ai faim, maman, j'ai faim". Si je pouvais mourir sur place, là, je le ferais. J'ai bien tenu jusque là, mais là ça reste dur. Moi, franchement j'arrive plus à vivre comme ça. A faire à manger dans les toilettes. J'arrive plus. Le premier truc que je veux, c'est un appartement, une cuisine là où je fais à manger, une vraie salle de bain. Je commence à être fatiguée. J'espère que j'aurai des nouvelles, que j'aurai ma carte, que je peux vivre ma vie comme les gens, que je peux vivre ma vie comme je faisais avant.
Après avoir entendu un témoignage aussi poignant, on se met à regarder autrement autour de soi : d'abord, le lieu où l'on habite, ce refuge qui nous accueille et nous protège. On découvre avec plus d'acuité la valeur de ce que l'on a à travers le manque vécu par d'autres. Et, dans un même mouvement, on peut ouvrir les yeux sur des réalités présentes mais qui ne se voient pas tout de suite, pas vraiment. On fait un pas de plus dans une double conscience : celle de ce que l'on a, celle de ce que d'autres n'ont pas. 


Images : Rues de New-York / fin des années 1930 / Helen Lewitt / exposé dans le cadre des Rencontres d'Arles 2019

jeudi 21 novembre 2019

PAROLES DE : construire face à un avenir fluide



L'espace Archizoom, à l'EPFL, expose en ce moment le travail de l'architecte bangladais Kashef Chowdhury, célèbre pour ses réalisations alliant élégance et capacité de faire face aux bouleversements climatiques. 

Le Bangladesh est un pays particulièrement peuplé, qui est aussi particulièrement exposé aux aléas des intempéries. Il s'étend sur un paysage défini par l'eau : un énorme delta, face à l'océan, des ruisseaux et des rivières par milliers, alimentés par la fonte des glaciers de l'Himalaya, des pluies torrentielles lors des moussons.
Un pays soumis plus que tout autre aux effets du changement climatique. Des phénomènes qui s'amplifient et se manifestent de manière inattendue. Ses habitants sont potentiellement des réfugiés au vu des tempêtes cycloniques et des marées violentes en constante augmentation.


Le bâtiment photographié ci-dessus a été conçu par Kashef Chowdhury et son bureau URBANA suite à un cyclone particulièrement violent, survenu en 2007, qui a fait des milliers de victimes en dévastant la bande côtière est du pays. Il s'agit d'un abri anti-cyclone, dont la conception a débuté juste après la catastrophe et qui a été inauguré en 2018, dans la ville balnéaire de Kuakata. 
La construction est à même d'accueillir jusqu'à 1'000 personnes, mais elle ne remplit pas seulement une fonction d'abri : c'est aussi une école et un dispensaire en conditions normales. 
Elle a été conçue pour faire face à des vents pouvant atteindre les 200 kilomètres/heure et des vagues de plusieurs mètres. Elle peut offrir refuge, grâce à ses rampes d'accès intérieures, non seulement aux humains, mais aussi à leur bétail, qu'il est indispensable de sauver pour assurer la subsistance des habitants après le passage de l'ouragan. 


Le bâtiment a donc deux fonctions bien précises : durant les conditions météorologiques normales et durant les moments de crise climatique. Dans le premier cas, la rampe d'accès protège les classes de la lumière et du soleil, favorisant une climatisation naturelle grâce au jeu des ombres, de l'aération et de la forme du bâti. 
Dans le second cas, sa forme polygonale, évoquant un tourbillon, réduit l'impact du vent et empêche les débris déportés de pénétrer à l'intérieur. 
Dressée dans une plaine, cette construction est immédiatement repérable depuis loin. Il est donc aisé pour la population, et particulièrement les enfants, de se diriger vers elle.
Entre tradition et créativité, l'architecte fait preuve de sa capacité de répondre tant sur le plan sociétal qu'économique et écologique à un problème de plus en plus pressant.

Kashef Chowdhury et son bureau, URBANA, conçoivent des projets à coût modéré destinés aux populations les plus démunies. Par exemple, un village surélevé en bordure du fleuve Brahmapoutre, astucieusement conçu de manière à faire face aux débordements et assurer une alimentation en eau potable. Ou encore une école dans le camp de réfugiés rohingya à Ukhia
En 2016, K.C. a reçu le prix Aga Khan pour son Friendship Center, situé plus au nord, à Gaibandha, dans une région régulièrement sujette à des inondations. Il s'agit d'un centre de formation géré par une ONG et dispensant des enseignements destinés à des personnes issues des classes les plus modestes.

Kashef Chowdhury s'efforce toujours de travailler avec les éléments, et non pas contre eux. Il laisse de la place à l'eau, tout en offrant une protection contre celle-ci. Il promeut une architecture qui n'est pas en résistance contre la nature, mais fonctionne avec elle, "entre la vie et la mort" comme il le dit lui-même. Il construit selon des principes économiques et inspirés par la tradition. Les projets, une fois élaborés, sont reproductibles et peuvent être réalisés sans passer par des architectes.

Son travail - ainsi que celui de bon nombre de ses collègues bangladais - est destiné à devenir exemplaire, dans la mesure où plusieurs points de la planète sont - ou risquent d'être - confrontés à des problèmes similaires. "L'architecture doit reconnaître que l'avenir est fluide" a exprimé l'architecte et historien bangladais Kazi Khaleed Ashraf. Les défis qui se présentent avec acuité au Bangladesh aujourd'hui vont bientôt concerner l'ensemble de notre planète. Alors qu'en Suisse et dans les pays occidentaux de manière générale, on construit avec un énorme déploiement de moyens, là-bas, on se réfère à des savoir-faire traditionnels (on recourt par exemple aux briques en terre). On renonce à la climatisation mécanique coûteuse et non écologique. On développe un art de bâtir en correspondance avec les besoins et les moyens endogènes. On conjugue élégance, simplicité et budget modéré.
Cette architecture, qui place la dignité humaine au premier plan, qui mise sur les possibilités de résilience de la nature et des gens, est riche en enseignements. Résolument tournée vers le soutien à la population la plus modeste et vulnérable, c'est une architecture à large portée, engagée, qui se préoccupe de l'avenir des enfants, de tous les enfants de demain. Laissons à K. C. le mot de la fin :
"Ce n'est pas parce que l'on construit pour les pauvres et avec peu de moyens qu'il ne faut pas rechercher le meilleur. La beauté est indispensable pour qu'ils ne perdent pas l'espoir."



Far away, so close - Kashef Chowdhury // Archizoom // EPFL // Lausanne-Dorigny // jusqu'au 7 décembre 2019
Emission de la RTS consacrée au sujet : ICI
Article dans Télérama /  22.02.2019 : ICI
Images : Kashef Chowdhury

jeudi 31 octobre 2019

EXPÉRIENCES : comment faire le tri ?



L'émission Xenius sur Arte a consacré le mois dernier un reportage dont le titre était Le rangement : faire le tri dans sa vie.  Ce sujet passionnant était traité en trois volets :
Premièrement, l'une des deux journalistes avait accepté d'ouvrir son logement à une coach en rangement pour un exercice pratique. Il s'agissait de montrer, en suivant les trucs et astuces d'une pro, comment s'y prendre pour trier, ordonner et, naturellement, éviter de retomber dans le désordre une fois les bonnes résolutions passées. 
Ensuite, une psychologue fournissait des explications sur les mécanismes qui nous poussent à l'entassement et au désordre. Cette interview était censée nous permettre de comprendre le pourquoi de l'accumulation. 
Finalement, une femme, âgée de 57 ans, ayant fait le choix du minimalisme suite à une remise en  question personnelle et professionnelle, témoignait de son expérience. A travers son choix d'allègement, elle expliquait combien elle s'était sentie libérée et plus à l'aise dans sa vie. Riche de ce vécu, elle avait ouvert un blog pour partager avis et conseils avec des gens qui, comme elle, étaient désireux de se délester de l'inutile et de se consacrer à leurs véritables intérêts.


La coach en rangement donnait des instructions claires, précises, pour la marche à suivre, proposant de commencer à partir de l'armoire à vêtements, parce que ceux-ci sont, d'après elle, les objets les moins chargés psychologiquement, dont il est plus facile de se séparer. Voici comment elle proposait de procéder :

1 / Sortir de l'armoire l'ensemble des pièces. Faire des tas par catégories (vestes, pantalons, linges, etc). Procéder au tri. Placer dans un grand sac-poubelle ce qui ne convient pas. Observer ce qui reste. Ensuite, ranger, toujours par catégorie.
2 / Pour chaque vêtement, il s'agit de se demander si on en a encore besoin ou si l'on peut s'en séparer. Cette étape nécessite de répondre aux questions suivantes : Est-ce que j'y suis attachée ? En ai-je encore besoin ? Est-ce que ça me va bien ? Le vêtement est-il encore en état d'être porté (ou bien est-il taché, abîmé) ? Est-ce que je m'imagine encore l'utiliser à l'avenir ?
3 /  Il peut être difficile de savoir si on aime vraiment une fringue ou si on la porte uniquement par habitude. Il existe une méthode simple pour trouver comment évaluer : commencer par considérer un vêtement auquel on est très attaché, dans lequel on se sent bien et qu'on porte beaucoup. Par exemple, la veste préférée. Prendre un moment pour sentir ce qu'on éprouve au contact de cet habit. Se souvenir ensuite de cette émotion pour savoir ce que l'on cherche à garder. Si on ne ressent rien de similaire face à d'autres effets examinés, c'est qu'il est temps de s'en débarrasser.
4/ Les choses pratiques, utiles, pas forcément belles ou aimées, sont autorisées à rester : elles ont une fonction précise (un manteau de pluie, des baskets de course).
En cas de doute, on peut mettre momentanément le vêtement de côté et se donner un certain temps avant de reconsidérer son usage et décider de son affectation.
5 / Après la phase de rangement, en procédant catégorie par catégorie et en attribuant un emplacement précis à chacune d'elles, on veillera à bien remettre les vêtements à leur place après chaque usage. Ce réflexe, une fois acquis, est extrêmement important pour maintenir l'ordre établi.
Le ou les sacs-poubelles qui auront été remplis ne vont bien sûr pas être jetés. Il y a de multiples façons de recycler, en donnant à des associations, en revendant ou en procédant à des échanges.


Le rangement et le tri sont des tâches très chargées psychologiquement. La psychologue spécialisée dans le rapport entre consommation et rangement, expliquait ainsi nos différents comportements :

Beaucoup de gens font ce qu'on appelle du "shopping thérapeutique". C'est un fait que s'acheter quelque chose qui fait plaisir procure une sensation de bonheur, du moins sur le moment. Mais cette sensation peut entraîner une dépendance. De plus, si le bonheur de la consommation est de courte durée, le problème du stockage, lui, va s'installer et finir par devenir de plus en plus oppressant.
A propos du rangement, elle expliquait le comportement des individus selon le style d'éducation reçue par leurs parents. A titre d'exemple, on sera plutôt désordonné pour contre-balancer une éducation trop rigide. Ou bien on rangera scrupuleusement en réaction à une éducation chaotique.
Elle a également constaté que les manières de tenir son logement sont différentes selon les personnalités : les gens extravertis auront plus tendance à se montrer "bordéliques", ils placeront la convivialité au premier plan, l'état des lieux qu'ils occupent étant moins important. A l'inverse, les introvertis aimeront se retrouver dans un contexte bien ordonné et harmonieux.

Quand la place vient à manquer, se séparer du superflu est indispensable. Mais nous défaire de certains objets ne se fait pas aisément Nous entretenons des relations non seulement avec les êtres vivants, mais aussi avec nos objets et nous avons tendance à énormément sous-estimer la charge mentale liée aux choses.

Il y a aussi notre rapport à l'histoire. L'expérience du manque vécu par les générations qui nous ont précédées continue de nous marquer. Nos parents et grands-parents ne jetaient rien, ils gardaient tout parce que cela pouvait toujours servir. De nos jours, nous entretenons une ambiguïté à ce sujet. Nous pouvons tout racheter, ou presque tout, mais nous avons malgré tout de la peine à nous délester.
La psychologue soulevait également le problème d'attachement lié aux achats ratés. Pour se décharger de la culpabilité qu'on ressent, on aurait tendance à les garder avec des remarques du style : Qui sait ? J'en aurais peut-être besoin un jour ? J'ai dépensé tellement d'argent pour ça ! Là aussi, il ne faut pas hésiter à se débarrasser de ce qui risque fort de s'incruster dans notre logement et dans notre mental pour longtemps.
Elle terminait en relevant que le processus d'élimination du superflu est certes douloureux sur le plan psychologique, mais que les efforts fournis sont largement récompensés. Selon elle, la démarche mène vers davantage de liberté : posséder moins signifie libérer son esprit pour nos véritables priorités, signifie aussi gagner du temps et de l'énergie.



La personne ayant fait le choix du minimalisme vivait seule dans un logement de 42 mètres carrés, balcon compris. Après une série de choix drastiques, elle avait gardé dans son intérieur les meubles et les équipements qui étaient strictement nécessaires à son usage et à son confort. Ses prises de conscience étaient le résultat d'un profond cheminement intérieur. Pratiquant la relaxation et la méditation, centrée sur ses ressentis et ses émotions, elle avait pris conscience qu'elle consommait pour décharger ses nombreuses frustrations, principalement quand elle se sentait débordée par son travail. Sa remise en question de ses fonctionnements était globale, et incluait la manière de se nourrir et d'occuper son lieu d'habitation. Certes, son intérieur pouvait paraître à première vue spartiate, mais elle se disait heureuse de vivre dans un espace dégagé, où elle ne se sentait pas bridée dans ses mouvements.
Elle concluait en disant : "Nous rêvons tous d'avoir plus de place, mais quand nous avons de la place, nous entassons plein de trucs partout. C'est quand même contradictoire!".



Cette émission, disponible jusqu'au 7 décembre prochain sur le site d'Arte, a le mérite non seulement de nous fournir de précieuses pistes concernant nos problèmes de consommation et de rangement, mais aussi de souligner le lien existant entre nos possessions et leur poids sur notre mental et notre manière de vivre en général.

Il se peut que nous ayons besoin de suivre des instructions données par un coach pour réussir à ranger et à optimaliser notre logement, pour élaguer et parvenir à y évoluer plus sereinement. Nous pouvons aussi nécessiter des clarifications sur nos comportements consuméristes : qu'est-ce qui nous fait accumuler plus que de raison, jusqu'à faire de nos avoirs des objets de malaise et de contradictions ? Nous pouvons adopter l'un ou l'autre de ces moyens, s'ils nous sont nécessaires, si nous ressentons le besoin d'un accompagnement spécialisé.

Ces recours à des professionnels nous apportent des savoirs et des modes d'emploi provenant de l'extérieur. Mais nous pouvons également emprunter d'autres voies, plus personnelles, au travers de notre expérience et de nos ressentis profonds.

Pour effectuer le tri de nos affaires, apprendre de quoi nous avons réellement besoin et quels sont nos désirs réels, nous pouvons recourir à la pleine conscience. Elle nous permet de faire ce travail approfondi sur nous-mêmes, en considérant notre relation aux choses et à nos possessions à travers nos émotions et nos sensations. Grâce à cette démarche, nous entrerons en contact direct non seulement avec nos besoins, mais aussi avec nos propres ressources. En effet, au cœur de notre vécu émotionnel et sensitif réside une source inépuisable de solutions. Il ne tient qu'à nous d'en tirer profit et d'y porter attention de manière durable.

Nous pourrons alors affronter les sollicitations à consommer, à paraître, à imiter avec un esprit beaucoup plus autonome et critique. Nos valeurs ne nous seront plus imposées de l'extérieur. Nos valeurs - et surtout notre valeur -  émergeront du plus profond de nous-mêmes.


Images : Tête romaine / Museo Capodimonte / Napoli
Venere degli stracci / Michelangelo Pistoletto / Museo di Rivoli / Torino
Sculpture romaine / Museo Capodimonte / Napoli
Deux sculptures romaines / Musei Capitolini / Roma

lundi 14 octobre 2019

EXPÉRIENCES : quand le patrimoine perd le nord


Dans une tribune parue dans le Monde le 3 septembre dernier, un collectif de dix-neuf architectes et urbanistes s'est insurgé contre le projet de rénovation de la gare du Nord à Paris, qui devrait voir le jour en 2024, à l'occasion des Jeux olympiques. Selon les initiateurs, il s'agirait de faire de ce lieu figurant au patrimoine historique "une des plus belles gares d'Europe". 
Ce projet est né d'une association entre la SNCF et le groupe Auchan. La SNCF, endettée à hauteur de 50 milliards d'euros, entend s'inspirer des aéroports dont le chiffre d'affaire lié aux surfaces commerciales rapporte plus que le trafic aérien. Elle s'est donc associée à une société (Ceetrus, filiale d'Auchan) qui portera la totalité du risque financier. En contrepartie, le groupe investisseur pourra bénéficier en guise de clientèle du flux de voyageurs extrêmement important de la gare (quelques 700'000 personnes transiteront par ce lieu tous les jours, 700'000 usagers qui se verront contraints de traverser tout l'espace pour pouvoir atteindre leur quai). 
Les usagers, en bonne partie des pendulaires, seront par conséquent contraints d'effectuer, comme dans les centres de grandes enseignes, telles IKEA, de longs détours à travers des flots d'incitations pour avoir le droit d'atteindre leur destination. Des pas supplémentaires à faire pour des personnes aux journées déjà chargées. Des usagers qui seront captifs, pris dans les filets de la consommation programmée.
Il n'est pas du tout certain que le projet ménage de réels espaces de socialisation et de services pour la population. Quant aux riverains, ils risquent d'être impactés par une désertification des petits commerces de quartier et des nuisances causées, entre autres, par les livraisons au vaste centre commercial.



Suite à la tribune, France Culture a consacré quelques reportages à ce projet de rénovation et de réaménagement, en donnant la parole à des professionnels de la culture qui se montrent critiques. 
Voici ce qu'en dit par exemple François Loyer, historien de l'architecture :
On a vraiment l'impression qu'aujourd'hui, on a affaire à des gens ignares, qui ne pensent qu'à l'argent et qui ne comprennent pas ce qu'est le patrimoine. La gare du Nord a été pensée par un des plus grands architectes du XIXème siècle, Ignace Hittorff. Ce bâtiment était pensé pour avoir un très vaste espace monumental, transparent, vitré, juste devant les locomotives. C'est-à-dire que le train arrive pratiquement en pleine ville  et puis il se termine juste devant ces arcs et les gens peuvent entrer sur les quais directement depuis la rue et la place.Maintenant, on va entrer par l'arrière, par des construction dont la plus effrayante c'est l'énorme surface commerciale. Il s'agit d'imposer aux utilisateurs du train, et en particulier aux malheureux qui sont parmi les plus pauvres de notre société contemporaine, d'être traités comme une sorte de glèbe, une population sans importance qui est priée d'aller consommer son argent dans ce filtre commercial qui sera le supermarché géant à côté d'elle.On a l'impression que la liberté de l'individu est écrasée au profit du seul point de vue  de rentabilité commerciale. Autrefois, quand on prenait le train, on pouvait avoir  l'impression d'être au début d'une aventure : quand on est dans la gare du Nord, et qu'on voit le TGV qui va partir à Londres, même si on se rend à Creil, on se dit qu'on a la même dignité qu'un passager international. Et, croyez-moi, tout cela va disparaître si ce projet se réalise.
Même réticence dans le regard de l'architecte Roland Castro, l'un des signataires de la tribune, qui défend ce qu'il appelle "la poétique des gares" :
C'est des lieux de déchirure. C'est des lieux où des désirs passent. C'est des lieux quotidiens pour plein de gens, mais qui sont des vrais lieux de rencontres incroyables. Il y a des milliers d'histoires d'amour qui sont des histoires de gares. Moi, je suis pour le commerce choisi, pas pour le commerce dans lequel on est obligé de passer.
Invité à s'exprimer sur la question, l'écrivain Erik Orsenna commente : 
Quand vous allez maintenant dans un aéroport, vous êtes changé en consommateur. Donc, vous partez pour voir de la différence, de l'ailleurs et vous êtes scotché dans ce que vous avez de pire en vous-même, c'est-à-dire à ce qui ressemble à n'importe qui. En plus, ça détruit la ville. Cette galerie marchande va désertifier tous les commerces à côté. Donc, le désert va gagner les villes, avec ces points-d'appui qui sont des furoncles. 


Cette appropriation de l'urbanisme par le commercial et le profit nous pose à tous des questions, quel que soit l'endroit où nous vivons, les moyens de déplacement que nous empruntons. Au-delà des polémiques et des questions sociopolitiques, elle nous interroge sur notre capacité à être "vraiment" dans les lieux que nous parcourons. 

Sommes-nous toujours conscients de ce que nous trouvons sur notre chemin quand nous traversons des places, des lieux publics, des bâtiments? Sommes-nous présents à ce que nous ressentons, à ce que nous transmettent nos sens et nos émotions ou bien passons-nous distraitement, orientés vers notre destination, la tête ailleurs, occupés par nos pensées ? 



Les gares suisses sont bien entendu concernées elles-aussi par ce phénomène en expansion. Il peut nous arriver à tous, étant en avance ou ayant raté notre train, de disposer d'une heure "à perdre" dans ces lieux. Reconnaissons alors qu'il est tentant, si l'on n'y prend pas garde, de nous mettre à regarder les vitrines, d'être attirés, presque sans nous en rendre compte, par toutes sortes de choses déployées devant nos yeux, offertes à nos désirs potentiels. 

Si nous nous mettions alors à nous interroger sur nos désirs profonds, sur les manques éventuels que nous ressentons au fond de nous, nous pourrions découvrir que nous avons effectivement des besoins. Peut-être que, à ce moment précis, nous avons besoin de nous reposer. Ou de nous détendre. Ou de laisser décanter le stress de notre journée, le flux de nos préoccupations. Ou bien nous désirons ardemment nous retrouver enfin chez nous, tout simplement. En nous recentrant, nous pourrions parvenir à des distinctions : certains besoins sont les nôtres, certains ne nous sont rien. Il s'agirait de ne pas confondre tous ces besoins intérieurs identifiés avec le besoin de consommer



Durant ce moment d'attente de notre prochain départ, nous pourrions devenir les acteurs de cette expérience. Il nous serait loisible de marcher, en pleine conscience, attentifs à nos pas, attentifs aux flux, aux bruits, aux odeurs. Faire un pas de côté pour observer ce qui se passe quand nous nous connectons à l'expérience du présent. Nous pourrions être captivés par toute une série de tableaux sonores ou visuels, ou par de petits incidents. Nous pourrions porter attention à certaines personnes, croiser leur regard, y découvrir de la tristesse, du désarroi, ou de la compassion, ou toute une vaste gamme de sentiments.

Oui, il nous serait loisible d'être plus conscients de ce qui se passe en nous quand nous traversons ces lieux de passage, qui nous hébergent transitoirement, entre un endroit et un autre de notre existence.

Les pétitions, les tribunes et les refus résolus des appels à la consommation, que nous avons évoqués plus haut, sont des actions collectives en réaction à un emballement programmé. La prise de conscience, quant à elle, de ce que nous expérimentons au plus profond de nous-mêmes peut révéler un rejet personnel et quotidien de choses qui ne nous concernent en rien. 

Et si la pleine conscience se révélait être le moyen le plus efficace de nous vacciner contre toutes sortes d’agressions, d'écarter toutes sortes de manipulations ?

Images : façade de la gare du Nord 
               image numéro 3 extraite du projet présenté par la SNCF
Sources : France culture / voir liens ci-dessus.

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