lundi 30 mars 2020

RENTRER CHEZ SOI : rester chez soi



En ces temps agités où tant de choses nous portent à nous inquiéter, notre esprit est plus que jamais sollicité. Le présent nous préoccupe : Que se passe-t-il dans le monde, autour de soi et en soi ? Que faire pour bien faire et comment nous y prendre ? Comment gérer nos émotions et nos sentiments ? Le futur aussi nous interpelle : Quand tout cela retrouvera-t-il un état "normal" ? Quelles conséquences devrons-nous affronter ? Saurons-nous faire face, nous adapter, nous sauver ? Que risquons-nous de perdre et que pourrions-nous gagner ?
De toutes parts, nous parviennent des conseils, des invitations, des suggestions pour savoir comment nous organiser et structurer notre temps, pour savoir aussi comment rester connecté au monde extérieur, continuer de socialiser, établir des solidarités. Les médias et les réseaux sociaux servent de relais pour nous faire entendre les voix de spécialistes et de personnalités (ainsi que de toute personne désireuse de s'exprimer). Parmi toutes ces ressources, il nous est plus que jamais nécessaire de trier pour distinguer l'utile de l'inutile, voire du nuisible.
Ce billet est une brève invitation à observer ce que nous vivons, sans action immédiate, sans chercher de recours vers l'extérieur. Seulement : observer ce que nous sommes en train de vivre.



Que l'on soit seul pour affronter cette période tourmentée ou que l'on soit entouré (parfois avec le sentiment d'être "trop, beaucoup trop" entouré), nous nous retrouverons fatalement face à la question : comment est-ce que je me sens quand je suis "chez moi" ? (cela évidemment, si nous avons la chance d'avoir un habitat).
Comment nous sentons-nous quand il s'agit non pas de rentrer chez nous, mais d'être obligés de rester chez nous ? Comment vivons-nous ce moment où le recentrage et l'intériorité ne sont plus des options, mais des obligations? Simplement, rester chez soi : L'injonction est tellement simple qu'elle peut nous prendre au dépourvu, qu'elle peut nous affoler, parce qu'elle nous oblige à revoir en premier lieu cette réalité : sommes-nous capables de nous retrouver face à la personne que nous sommes?



Rester simplement chez soi : quatre mots qu'il nous appartient à présent d'habiter. Observons nos ressentis, nos émotions et nos impulsions. Sont-ils caractéristiques de cette période et en quoi ? Qu'est-ce qui nous inquiète et qu'est-ce qui nous rassure ? Observons comment nous respirons. Observons comment nous nous comportons. Notre emploi du temps est-il déjà établi de telle sorte que notre vie est aussi tendue et stressée qu'à l'ordinaire ? Si nous vivons du stress, à quoi tient-il ? Si nous éprouvons de l'ennui, de quoi est-il fait ? Si nous ressentons de l'angoisse, qu'est-ce qui la génère ?

En nous posant ces questions, nous nous permettons de prendre un peu de recul, de faire un pas de côté, de nous écouter (nous écouter en cette période où tant de voix s'élèvent peut être nouveau et très intéressant). Il est possible que ce moment particulier se révèle riche et nous fournisse beaucoup d'informations sur nous, sur notre entourage, notre monde, nos émotions, notre fonctionnement. Il peut aussi nous amener à porter un autre regard sur notre maison, ce qui lui est essentiel et ce qui lui est superflu, ce qu'elle nous offre et ce qui lui manque.

Cette période peut aussi nous permettre, pourquoi pas, de faire quelques exercices de présence qui se trouvent ici. A moins, bien sûr, que cette immobilisation forcée n'implique tant de nouveautés, tant de dérangements (tout un planning bien rempli) et que nous n'ayons déjà plus... de temps à soi.



Images :  Fabienne Verdier / exposée au Musée Granet / Aix-en-Provence / 2019
Lignes de crêtes / collection privée
Yuan : retour aux sources vives / Sigg collection /
Pèlerinage aux monts des intentions pures / Centre Pompidou / Paris

mardi 18 février 2020

EXPÉRIENCES : jardins familiers


  
Ce sont des jardins dits "familiaux". Ils se trouvent en bordure de ville, entre la voie ferrée et le lac. Ils sont loués à l'année pour une somme symbolique à la commune, qui en est propriétaire. Pour des gens à revenus limités, c'est une manière de se mettre au vert et de mettre sous le beurre un peu plus d'épinards. On y cultive des légumes et des fleurs, mais aussi l'amitié, la solidarité. Les voisins de parcelle se parlent, s'échangent des services, des trucs, des recettes, se prêtent des outils. Chacun se connaît. C'est un lieu de haute sociabilité. Souvent, des apéros sont organisés, ou alors des fêtes de famille. Pour tous ces gens qui occupent des appartements, parfois exigus, dans des blocs des environs, c'est l'occasion de  trouver une bienfaisante horizontalité. Chaque parcelle, de dimensions similaires, est pourvue d'un cabanon. Dans ces petites constructions, entre cabane et mobilhome, il y a tout ce qu'il faut pour passer la journée : une petite cuisine, une table, des chaises et surtout une terrasse pour prendre du bon temps, converser avec ses invités, lire, se détendre.
Il y a des règlements, il y a des règles à respecter. Il s'agit d'être conforme, mais sans obligatoire conformité. Chaque cabanon a son originalité. Tous semblables, tous différents. Certains ont des noms "Les lilas", "Les rosiers", d'autres portent des enseignes "Au café des amis" ou "Welcome". A l'entrée, certains ont hissé le drapeau indiquant leur origine : étendards suisses,  mais aussi italiens, kosovars ou portugais, comme si ce petit lopin de terre représentait aussi un coin du pays qu'on a dû quitter.
On est juste passés dans celui-ci pour prendre un café, répondre à une simple invitation, mais très vite on constate qu'on s'y sent bien. Il y règne une atmosphère bon enfant.


Quand tout se passe bien, comme pour toute chose, comme pour toute organisation, depuis le fonctionnement d'un corps humain jusqu'à celui d'une chorale, tout semble évident. Tout semble couler de source.  Mais vivre ensemble séparément ne va pas de soi.
C'est curieux : on ne semble devoir s'interroger sur le pourquoi des choses que lorsqu'elles commencent à mal tourner, à dysfonctionner. Or, pour que tout aille bien, il faut qu'une série de composantes soient présentes : la reconnaissance, le fait de se saluer (dire "bonjour", cette chose tellement banale, qui n'est pourtant pas si normale dans de nombreux endroits et pour des tas de gens), prendre des nouvelles, instaurer une solidarité simple mais essentielle. 
Trouver la juste distance entre la proximité et la promiscuité. Savoir avec chaque voisin, chaque participant quelle est la réserve à respecter. Ne pas considérer les gens faisant partie de l'ensemble comme étant tous semblables. Il y a ceux qui ont besoin de plus d'échanges, ceux à qui un sourire suffit, ceux qui demandent des barrières bien tracées, ceux qui aiment un peu plus le laisser-aller, etc etc. Ceux aussi qui voudraient que tout le monde face comme eux, ceux qui pensent détenir la bonne manière de fonctionner et qui voudraient naturellement l'imposer. C'est avec tout cela qu'il s'agit de composer.
Les jardins familiaux : une manière de voisiner, qui ne concerne ni le travail ni le logement, qui fait partie des loisirs, mais pas seulement. Qui concerne la qualité de vie, et par-delà : le bien-être et la santé. Une manière d'être au monde. Participer à ce genre d'expérience signifie développer toute une série de compétences, parmi lesquelles :
Connaître ses propres besoins en matière de sociabilité et de conformité. Jouer le jeu de la solidarité, sans que celle-ci implique trop d'engagements, sans se sentir contraints et forcés. 
Comme dans chaque situation sociale, un équilibre doit être trouvé. Quand l'équilibre existe, il est aisé de ne pas le voir. Or, l'équilibre est un ensemble de déséquilibres rectifiés, d'équilibres perdus et sans cesse retrouvés.


Ne gagnerions-nous pas à être conscients de ce qui se passe quand tout se passe bien ? Pourquoi ne pas nous rendre attentifs à tous les échanges qui font que les relations de voisinage se déroulent sans trop de heurts ni de tensions ? De quelles menues attentions les interactions sont-elles faites pour que les rouages soient bien huilés ? Comment les conflits sont-ils prévenus ou évités ou négociés ? Quels sont les liants nécessaires ? Quelles sont les règles écrites - et surtout tacites - à respecter ?
Être pleinement conscient de ce qui se passe quand apparemment il ne se passe rien, mais que tout roule somme toute assez bien. Quand chacun trouve sa place et son espace, est en mesure de cohabiter sans se sentir exclu ou brimé
Durant les quelques heures passées dans un de ces petits jardins ensoleillés, en conversant, en buvant son café, on ne se prive pas d'observer ce microcosme fascinant dont il ressort quelques leçons essentielles sur notre manière de voisiner.

Images : Les effets du Bon Gouvernement / Ambrogio Lorenzetti / Palazzo del Comune / Sienne

lundi 3 février 2020

PAROLES DE : condamnés à vivre ensemble...


Figure actuelle de l'altérité, le voisin n'est pas l'ami. On accueille l'ami chez soi tandis que l'on aborde le voisin sur le pas de sa porte. Le voisin n'est pas non plus le prochain, mais il l'a supplanté dans nos sociétés sécularisées. Il peut même devenir l'ennemi : au mieux, il n'inspire que froide indifférence, au pire, il suscite le déchaînement de la plus extrême violence.
Le voisinage est un lien par le lieu. Nous ne nous comportons pas de la même manière selon que nous avons affaire à un voisin d'en face, un voisin d'à côté, un voisin d'en haut ou un voisin d'en bas.
Savoir comment vivre et interagir avec son voisin sans tomber dans les pièges ravageurs du face-à-face constitue le principal défi d'une éthique du voisinage nécessaire dans une société de masse où, serré les une contre les autres, nous devons trouver le moyen de coexister. Hélène L'Heuillet


Dans les exercices proposés ici et destinés à mieux prendre conscience de ce que nous vivons quand nous sommes "chez nous", nous avons relevé l'importance du contexte dans lequel se situe notre maison, nous avons exploré les sons et autres perceptions, nous nous sommes intéressés aussi à ces personnes qui s'appellent les voisinsdes personnes qui nous sont parfois indifférentes, voire inconnues, mais qui jouent peut-être un rôle beaucoup plus important que nous ne le pensons dans le fait que nous nous sentions bien là où nous vivons.
L'expression "condamnés à vivre ensemble" est tirée d'un livre que la philosophe et psychanalyste Hélène L'Heuillet a consacré à la coexistence humaine. Loin du normatif "vivre ensemble", loin des discours bisounours, des appels à la tolérance, prônant la prise de contact avec cookies et bouquets, voire la recherche insistante de relations chaleureuses, cet ouvrage est une invitation à se rendre attentif à ce qui se passe sur le plan des relations interpersonnelles dans le lieu où nous habitons. Elle insiste sur la nécessaire coexistence dans laquelle nous sommes tous engagés. 
A moins de vivre isolé en ermite tout en haut d'une montagne (situation de plus en plus improbable au vu de la croissance exponentielle de la population mondiale), nous avons tous des voisins. Et nous ne pouvons ignorer leur présence. Ils sont là, ce sont eux qui vivent de l'autre côté de la paroi, au-dessus de nos têtes, par-delà la haie, en face dans notre rue. 
Dans son exploration, l'auteure établit des ponts, définit des analogies. Elle parle de voisinage également à propos de ce qui vit de l'autre côté d'un champ, d'un pont, d'une frontière... Car le type de relation que nous pouvons avoir avec nos proches voisins, peut trouver son écho dans la manière dont nous nous connectons avec des gens d'autres milieux, d'autres pays, d'autres provenances. 






"Pour être chez nous, il faut qu'il y ait un voisin, qui nous accepte, qui accepte de respecter nos limites."



Dans son livre, Hélène L'Heuillet nous propose de faire un petit exercice : il s'agit de nous poser la question "Qui sommes-nous pour les autres ? Quel voisin sommes-nous ?".  Il est intéressant en effet de prendre un moment pour répondre à cette interrogation qui renverse notre vision habituelle. Alors que nous trouvons naturel de porter un jugement sur ceux avec qui nous "voisinons", nous sommes-nous jamais posé la question de savoir comment nous pouvons être perçus ? Quelle image les autres, dans la rue, dans l'ascenseur peuvent-ils avoir de nous ? Quelles interactions favorisons-nous ou refusons-nous ? De quelle manière occupons-nous ce rôle de voisin vis-à-vis de ceux qui nous font face ?

Qu'on le veuille ou non, le voisinage fait bel et bien partie du bien-être dans le lieu où nous avons choisi de vivre. Sans vouloir à tout prix faire ami-ami, sans vouloir à tout prix nous conformer à l'injonction "il faut être de bons voisins", quelle est la meilleure manière d'occuper ce rôle à notre avantage et dans une fructueuse réciprocité ? (H.L. invite à se méfier de l'angélisme, de l'injonction véhiculée par certains discours et certains ouvrages de développement personnel sous-tendant la possibilité de remèdes miracles pour être de "bons" voisins. La coexistence implique des problèmes et implique des réponses à ces problèmes).

Le voisinage entoure notre maison. L'auteure décrit ce lien comme "variable, délicat, incertain et fragile". Selon elle, "Il ne faut pas se faire beaucoup d'illusions sur la bienveillance de ses voisins, mais il faut aussi avoir conscience que le social serait insupportable si habiter n'était pas aussi voisiner."










Il s'agit de distinguer proximité et promiscuité.



Dans un rapport de proximité, il y a respect de la place de l'autre, alors que dans la promiscuité, l'autre est à ma place, il occupe une place qui devrait me revenir, il est (il pourrait devenir) un potentiel ennemi.
Le voisinage est un espace transitionnel entre privé et public. C'est le premier rapport à l'altérité, avant d'être confronté aux problèmes de la vie publique.

Hélène L'Heuillet introduit une piste pour trouver une manière de coexister et cette piste est celle de la réserve, une notion empruntée au philosophe berlinois Georg SimmelCelui-ci, un des pères de la sociologie, a beaucoup écrit sur les conditions de vie urbaine au moment de la naissance des nouvelles métropoles, à la fin du XIXème siècle. Il a notamment étudié les implications des nouvelles conditions de vie et de promiscuité en territoire urbain. H.L. se réfère entre autres à son ouvrage "Métropoles et mentalité". La notion de réserve est importante, parce que "seule la distance nous permet de ne pas nous en prendre à l'autre". Le voisinage ne peut pas se régler seulement avec des procédures et des politiques publiques. La réserve est une distance qui s'adapte à la personnalité de l'autre et la bonne distance est toujours ajustée à un voisinage particulier.
Même si on choisit son quartier, son immeuble, sa rue, on ne saura jamais qui seront les voisins. C'est une donne qu'on ne peut pas maîtriser à l'avance. La distance de la réserve implique de s'adapter, de s'ajuster à cette donne, qui est sans cesse à trouver, à chaque emménagement.


Être attentif à tous ces éléments nous permet de mieux vivre quand nous sommes chez nous. Quand on sait que pour beaucoup, le voisin est un importun, un gêneur, qu'on voudrait éviter, quand on sait que beaucoup sont acculés à faire leurs cartons et déménagent pour des querelles de voisinage, il vaut la peine de se rendre attentifs à ce que nous vivons dans ces interactions.
La pleine conscience peut nous aider à affiner nos observations. Il s'agit de mieux nous connaître et de mieux connaître notre environnement, de mieux cerner ce que nous expérimentons pour mieux réagir à toutes sortes d'interactions auxquelles nous sommes obligatoirement confrontés. Sans se laisser marcher sur les pieds (devenir le voisin d'en dessous), sans imposer ses normes à tout prix (vouloir être le voisin d'en-haut) bien réagir, après avoir identifié les ajustements adéquats, permet de trouver les comportements et les mots, pour pouvoir nous conduire en êtres parlants amenés à coexister.


Sources : "Du voisinage. Réflexions sur la coexistence humaine / Hélène L'Heuillet / Albin Michel / 2016
"Sommes-nous condamnés à vivre ensemble ?" / Les chemins de la philosophie / France Culture / 14.01.2019 
"Les rapports de voisinage" / Egosystèmes / RTS / 19.11.2016
Images : couverture du livre précité

mardi 21 janvier 2020

EXPÉRIENCES : la maison vivante






C'est un couple de sexagénaires qui vit dans une grande maison depuis de nombreuses années. Ils l'ont achetée quand ils attendaient leur troisième enfant. Ils en ont eu cinq, tous adultes à présent. La grande maison est pourvue de six chambres et d'un jardin immense où les enfants ont couru durant toute leur enfance, avec leurs amis et avec les amis d'amis. La maison et le jardin ont longtemps retenti de cris et de chants.
Ces dernières années ont été difficiles : l'homme a perdu son emploi à cinquante ans passés suite à une série de turbulences comme il y en a de plus en plus dans le monde professionnel actuellement, leurs revenus se sont réduits en conséquence, leurs dépenses sont devenues très raisonnables. Ces sept dernières années, les enfants sont partis, les uns après les autres. Ils ont construit leur vie, certains ont trouvé du travail à l'étranger. Le petit dernier a décroché il y a deux ans un emploi en CDI dans une prestigieuse multinationale. La grande maison leur a paru peu à peu très vide et silencieuse. Ce n'est que durant les réunions de famille, à Noël, à Pâques, et quelques jours durant l'été, qu'elle retrouvait ses cris joyeux et ses chamailleries. Ils ont alors pensé sérieusement à vendre leur maison, à se trouver quelque chose de plus petit, peut-être un peu plus au Sud, en fonction de leurs moyens.















A leurs yeux, la maison, si grande, si vide, avait perdu sa raison d'être. Elle résonnait d'absence.

Et puis, un petit-enfant est né, une petite fille couleur chocolat, très vive, très éveillée, qui aimait leur rendre visite quelques fois dans l'année, courir entre les arbres, cueillir des framboises dans le jardin, éparpiller ses pièces de puzzle sur le parquet. Bientôt, la fillette a été  rejointe par un petit frère, tout aussi chocolat, un bébé joufflu, très souriant (et très braillard quand il mettait ses dents). Un jour, depuis son îlot perdu au milieu du Pacifique, une de leurs filles leur a annoncé qu'elle attendait un bébé. Et le printemps prochain, le fils aîné aura lui aussi son premier enfant. 
Cette année, à l'occasion des Fêtes, tous leurs enfants se sont arrangés pour rentrer, se retrouver et être réunis, tous sous le même toit. Unis par leur vieille complicité, par ces liens de sang qui font que l'on sait d'où l'on vient, même si le chemin devant soi peut parfois sembler incertain. Autour de la table, ce Noël, il y avait trois bambins et une jeune femme avec un ventre qui devenait proéminent. Et des amis des enfants, sont venus les rejoindre, pour de réjouissantes retrouvailles. La grande table du salon s'est révélée être vraiment petite. Il a fallu songer à en racheter une, avec suffisamment de rallonges.










Alors, peu à peu une idée a fait son chemin. Ils se sont décidés : plus question de vendre et de quitter la maison. Est-ce que ce sont eux qui sont parvenus à cette idée ou bien est-ce la maison qui s'est imposée d'elle-même, avec ses nouvelles fonctions ? Toujours est-il que cela leur a parut subitement évident : la maison devait devenir un noyau, un nid, un refuge, un coin de retrouvailles pour leurs cinq enfants éparpillés aux quatre coins du monde.

La maison devait tenir lieu de ciment, un lieu où on laisse quelques affaires de son enfance, des vêtements d'hiver  "pour le cas où" quand on habite dans un pays ensoleillé à l'autre bout de la terre. Un point de chute, un lieu où revenir en cas de coup dur, un lieu où retrouver un socle dans un monde en plein changement.



La vie change. La vie nous oblige à évoluer. Si nous sommes suffisamment souples, nous nous remettons en question. Nous nous adaptons. Nous laissons la nouveauté entrer à l'intérieur de nous et dans nos maisons. Si nous nous crispons sur le passé et sur ce que nous avions (une crispation qui peut être due à plusieurs raisons) de nombreuses choses peuvent s'accumuler dans les pièces auxquelles nous ne voulons pas toucher. Notre habitat se fige et nous aussi nous nous retrouvons immobilisés.





Ils sont en train de réaménager la maison. Ils sont en train de créer une chambre destinée aux petits. Ils repeignent, ils débarrassent, ils recyclent, ils achètent sur des sites d'occasion des lits d'enfants et des chaises de bébé. Ils recomposent leur habitat en fonction des nouvelles donnes qui se sont mises en place tout naturellement. Ils viennent d'accueillir un nouveau chien (le vieux était mort à presque 17 ans). Ils sont curieux de savoir ce que la vie va leur apporter. A l'image de leur maison, ils se sentent utiles et vivants.



Image : La famille Valmarana / Giovanni Antonio Fasolo / Musei civici / Vicenza

lundi 6 janvier 2020

EXPÉRIENCES : les maisons inventées



Nous avons tous besoin d'un abri, contre la chaleur, le froid, le vent, la pluie. Nous avons tous besoin d'accéder à l'eau et à l'hygiène. Tous besoin de nous nourrir convenablement, d'assurer un certain nombre d'heures de sommeil. Mais avoir un chez-soi, c'est encore plus que cela, c'est un lieu d'ancrage, un lieu où l'on peut se rassurer, se construire, s'épanouir, pour se sentir appartenir au monde.
Ce qui est vrai pour les adultes l'est encore plus pour les enfants. En novembre dernier, 12 associations françaises (parmi lesquelles la Fondation Abbé Pierre, le Samusocial, UNICEF France) se sont réunies pou publier un manifeste dans lequel elles font savoir que chaque soir il y a à Paris 700 enfants qui dorment à la rue avec leurs parents.  Que 20'000 enfants en Île-de-France vivent à l'hôtel avec leur famille. Et qu'en France des milliers d'autres enfants sont concernés par cette précarité du logement. Le manifeste dénonce cette situation indigne de la France, sixième puissance économique mondiale, et signataire de la Convention internationale des Droits de l'Enfant. Il  demande que plus de moyens soient octroyés pour lutter contre cette situation.


L'émission "Les pieds sur terre" a consacré dernièrement un reportage à ce sujet, dans lequel on peut entendre deux enfants vivant à la rue dans Paris, Aïcha et Sami, âgés de 10 et 12 ans. La journaliste les a rencontrés au sein des locaux d’Emmaüs Solidarité dans le XVème arrondissement, un accueil de jour où ils passent régulièrement avec leur mère et leurs trois sœurs pour se réchauffer, prendre un petit-déjeuner ou profiter d'une douche. Voici le résumé de leur situation par la journaliste Sonia Kronlund :
Ils viennent du Liban. Ils sont arrivés il y a 4 ans. Pendant trois  ans et demi, leurs deux parents ont travaillé au noir, sur un marché d'abord, puis dans un restaurant libanais, la mère le jour, le père la nuit. Ils vivaient dans un squat à Saint-Denis, qui a été évacué il y a six mois, et depuis, ils sont à la rue. Parfois, ils s'abritent dans les sous-sols de l'hôpital Necker et parfois pas.
Les enfants, qui ont appris le français à la vitesse de l'éclair, ont raconté un peu de leur dure vie à notre reporter. 

Ce témoignage est poignant. Leurs mots méritent d'être écoutés et entendus, tandis qu'ils décrivent leurs conditions de vie : la précarité, l'angoisse, la recherche quotidienne d'une place où dormir, les nuits dehors, la lutte pour rester dignes et propres, les regards des passants, les trajets en métro. Mais, à travers leurs descriptions, ils disent aussi leur soif d'apprendre, leurs projets et leur désir de s'intégrer :
Moi, je n'aime pas dire aux gens mes secrets. Je suis malheureuse, mais je suis contente d'être avec mes parents, mon frère et mes sœurs. Le premier jour que je suis entrée à l'école, j'avais trouvé beaucoup d'amis. Quand je suis arrivée dans la cour, il y avait ma classe, la sixième quatre, et ils se sont arrêtés de jouer et ils sont tous venus vers moi et moi j'étais contente d'aller à l'école. Devant mes copines, moi, je fais genre que j'ai une maison. Je leur dis : "moi, chez moi, je m'amuse, je fais ça, je fais ci. Je leur dis que je fais mes devoirs". Ben, les devoirs, parfois j'ai pas le temps de les faire, parfois il y a trop de monde. J'aime bien apprendre. Ma matière préférée, c'est le français. J'aime bien conjuguer des verbes, compléter des phrases, des exercices avec le passé composé.
Il y a des choses qui me rendent heureuse quand même : par exemple les sorties organisées par Emmaüs. Le Musée de l'Homme, à côté de la tour Eiffel, le Musée des poissons, l'Aquarium. J'aime bien la ville de Paris, parce qu'il y a beaucoup de choses qui m'intéressent. En fait, ici, tout nous intéresse.
Aïcha
C'est dans le collège Rodin. Le XIIIème arrondissement, ligne 6. Le directeur, il a été vraiment sympa, il m'a donné une trousse. Il n'est pas au courant que je dors dans la rue. Parfois je dis à mes amis que j'ai une maison, parce que sinon ils ne vont plus me parler, ils ne vont plus m'aimer. Après... ils me disent : "Tu viens toujours dans les mêmes habits, dans la même coiffure"... mais moi, je réponds pas...
Plus tard, j'aimerais être ingénieur-architecte. En fait, j'ai peur de rester 
toute ma vie dans la rue. C'est ça qui me fait flipper. Je rêve qu'on va pouvoir être à l'hôtel et qu'on va bien vivre, qu'on va bien s'amuser. Mon père me dit : "Sami, mon fils, tu dois apprendre, tu seras ingénieur. Et comme ça, tu vas pouvoir nous aider. C'est pas les gens qui vont nous aider, c'est toi qui va nous aider. Et comme ça, il n'y a pas de soucis."
Sami


Pour faire écho au précédent billet, la pleine conscience de ce que nous expérimentons chez nous est en mesure de nous faire mieux comprendre l'Autre, ce qu'il a et ce qu'il n'a pas. Éprouvant par l'expérience, nous connectant avec tout ce qui est à notre portée, nous pouvons ressentir de la gratitude et nous pouvons mieux entendre et mieux comprendre ceux qui n'ont pas accès à tout cela.
En ce début d'année, nous pouvons ardemment espérer que, dans nos sociétés occidentales privilégiées, des enfants n'aient plus à avoir honte pour les privations qu'ils subissent, qu'ils n'aient plus à porter des problèmes bien trop lourds pour leurs jeunes épaules, qu'ils n'aient plus à fabuler et à s'inventer une maison imaginaire de crainte d'être rejetés. Nous pouvons formuler le souhait que chaque enfant ait droit à un logement et à la dignité.


Images : Forever Immigrant / 2017 / Marco Godinho / Biennale Lyon 2017
De loin, on dirait un ciel brumeux de nuages enveloppants, mais lorsqu'on se rapproche, on découvre que ces formes sont composées de milliers d'empreintes de tampon, semblable aux cachets des administrations, mais ici marqué du texte "Forever immigrant". "Immigrant pour toujours" ou "éternel immigrant", ces deux mots posent à la fois les questions de l'appartenance à un territoire, de la "permanence incertaine" de la situation de migrant, de l'exil et de l'identité, mais aussi de la fluidité d'un monde dans lequel le nomadisme, la porosité culturelle, peuvent devenir un mode de vie. 

jeudi 19 décembre 2019

EXPÉRIENCES : le ventre vide, le cœur gros, deux euros...



Ce blog a pour vocation d'inviter à mieux percevoir les lieux que nous occupons ou que nous traversons. Il vise à nous rendre plus sensibles aux réalités de l'habitat. Cette présence à ce que nous vivons nous permet d'être conscients de tout ce qui se trouve à notre disposition dans notre logement. Nous pouvons par exemple nous rendre attentifs à l'eau qui coule d'un robinet, dans notre salle de bain ou dans notre cuisine. Nous pouvons nous rendre présents à la chaleur de l'air ambiant, ou à celle qui se propage sous nos pieds, qui peuvent reposer sur des fibres de tapis ou sur des circuits de chauffage. Nous pouvons écouter tintinnabuler la pluie contre les vitres et éprouver un réconfortant sentiment de sécurité, nous trouvant bien au sec, à l'intérieur.
Toutes ces perceptions qui nous parviennent du présent, moment après moment, toutes ces informations sur ce que nous éprouvons, peuvent aussi nous sensibiliser à la réalité d'autres gens. Des gens qui vivent près de nous, ou alors ailleurs, plus loin sur la terre, et qui ne disposent pas du confort que nous pouvons ressentir, tous les jours, un confort tellement évident à nos yeux qu'il nous faut faire acte de présence pour en devenir et en rester conscients. Être attentifs à ce que nous avons, c'est sans doute aussi être en mesure d'éprouver une réelle empathie envers ceux qui n'ont pas notre chance. A partir de ces perceptions, nous pouvons plus librement décider de nos engagements.




Le ventre vide, le cœur gros et deux euros est le titre d'un reportage diffusé dernièrement par l'émission Les Pieds sur Terre. En préambule, on y donnait quelques informations glaçantes concernant la France : dans ce pays voisin, selon les estimations publiées l'an dernier par le Secours populaire, 21% des habitants ont du mal à prendre leurs trois repas par jour, faute de moyens financiers. Sans compter ceux qui ne peuvent se permettre de manger les cinq fruits et légumes préconisés, ou de payer la cantine de leurs enfants. En outre, en 2017, selon l'INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) 14,2 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté, soit quelque 9 millions de personnes. Extrait de l'introduction par Sonia Kronlund :
C'est une expérience qu'on croyait réservée à la littérature, aux pays qu'on appelait jadis le Tiers Monde, au Biafra, aux épidémies, à la sécheresse, aux camps de concentration, à la Chine, au Goulag, à la guerre, au Moyen Âge.  Et pourtant ça se passe en bas de chez nous, au fameux au coin de la rue. C'est un peu technique à annoncer comme ça, ça peut sembler déplacé en ce moment, mais ça ne change rien  au fait qu'il y a en France une personne sur cinq qui ne mange pas à sa faim. 
  
Quel rapport, me dira-t-on, entre le fait de pouvoir manger et celui d'avoir un lieu où habiter ? La connexion entre les deux est pourtant évidente. La précarité de l'habitat va de pair avec celle de l'estomac.

Parmi les trois témoignages présentés dans l'émission, voici celui d'une jeune femme de 26 ans, en procédure de divorce, mère de trois jeunes enfants, qui vit depuis dix ans en France et dont la carte de séjour n'a pas été renouvelée. Suite à cela, elle a perdu l'emploi qui lui permettait de vivre dignement, d'avoir un logement et de faire manger ses enfants. Elle se retrouve avec eux hébergée provisoirement dans une petite chambre d'hôtel.


J'ai 26 ans. J'ai trois enfants, cinq ans, trois ans et trois mois. J'ai un CAP poissonnerie, j'ai un bac pro. J'avais un bon poste, mais mon patron n'a pas pu me garder parce que mon séjour n'a pas été renouvelé. Ça m'a tout pourri. Alors, je me suis retrouvée dehors, avec mes trois enfants. J'avais rien. J'ai dû appeler mon assistante sociale, qui m'a placée dans cet hôtel, avec mes enfants.
C'est une seule chambre, pour nous quatre. Tout est encombré, ça c'est un truc que je déteste. Et il y a des toilettes et la salle de bain en même temps, et je fais à manger dans la salle de bain.J'ai une petite chaise que je mets la plaque dessus, et je cuisine dessus. Mais des fois, quand je touche la plaque, j'ai des coups de jus. Des fois, quand on prend la douche, le fil de la plaque, il est un peu déchiré. Et puis, voilà, on se débrouille comme on peut.


Avant, quand je travaillais, on mangeait de la viande tous les jours. Comme je travaillais, j'avais mon argent. Maintenant, ça fait longtemps qu'on n'a pas mangé de viande. J'ai pas vraiment les moyens pour acheter que des trucs équilibrés. Alors, comme hier après-midi j'ai fait des pâtes avec de la sauce tomate, comme les enfants ils aiment bien ça. Et le soir, j'ai fait  des frites, avec du pain et de la mayonnaise. Je fais avec les moyens du bord. Si j'ai du pain, je leur donne du pain. Si j'ai que des pâtes, je leur fais que des pâtes.
J'ai 372 euros par mois. J'achète les besoins des enfants. Ça me suffit pas. Il m'est arrivé des fois d'être à sec. Pas un euro sur moi et pas un truc à manger. Je donne aux enfants. Moi, si je mange pas un jour, ça va rien me faire.
Une fois j'ai été dans un supermarché, je leur ai ouvert un paquet de gâteaux . Je leur ai dit: "vous mangez, mais j'ai pas pour payer". Alors on a mangé, on a déposé le paquet et puis on est repartis. C'était la première fois et la dernière fois. J'ai dit : "plus jamais je ferai ça". Moi, j'aime pas. C'est comme si je volais quelque chose et moi, j'ai pas été élevée comme ça. 

"Maman, j'ai faim, maman, j'ai faim". Si je pouvais mourir sur place, là, je le ferais. J'ai bien tenu jusque là, mais là ça reste dur. Moi, franchement j'arrive plus à vivre comme ça. A faire à manger dans les toilettes. J'arrive plus. Le premier truc que je veux, c'est un appartement, une cuisine là où je fais à manger, une vraie salle de bain. Je commence à être fatiguée. J'espère que j'aurai des nouvelles, que j'aurai ma carte, que je peux vivre ma vie comme les gens, que je peux vivre ma vie comme je faisais avant.
Après avoir entendu un témoignage aussi poignant, on se met à regarder autrement autour de soi : d'abord, le lieu où l'on habite, ce refuge qui nous accueille et nous protège. On découvre avec plus d'acuité la valeur de ce que l'on a à travers le manque vécu par d'autres. Et, dans un même mouvement, on peut ouvrir les yeux sur des réalités présentes mais qui ne se voient pas tout de suite, pas vraiment. On fait un pas de plus dans une double conscience : celle de ce que l'on a, celle de ce que d'autres n'ont pas. 


Images : Rues de New-York / fin des années 1930 / Helen Lewitt / exposé dans le cadre des Rencontres d'Arles 2019

jeudi 21 novembre 2019

PAROLES DE : construire face à un avenir fluide



L'espace Archizoom, à l'EPFL, expose en ce moment le travail de l'architecte bangladais Kashef Chowdhury, célèbre pour ses réalisations alliant élégance et capacité de faire face aux bouleversements climatiques. 

Le Bangladesh est un pays particulièrement peuplé, qui est aussi particulièrement exposé aux aléas des intempéries. Il s'étend sur un paysage défini par l'eau : un énorme delta, face à l'océan, des ruisseaux et des rivières par milliers, alimentés par la fonte des glaciers de l'Himalaya, des pluies torrentielles lors des moussons.
Un pays soumis plus que tout autre aux effets du changement climatique. Des phénomènes qui s'amplifient et se manifestent de manière inattendue. Ses habitants sont potentiellement des réfugiés au vu des tempêtes cycloniques et des marées violentes en constante augmentation.


Le bâtiment photographié ci-dessus a été conçu par Kashef Chowdhury et son bureau URBANA suite à un cyclone particulièrement violent, survenu en 2007, qui a fait des milliers de victimes en dévastant la bande côtière est du pays. Il s'agit d'un abri anti-cyclone, dont la conception a débuté juste après la catastrophe et qui a été inauguré en 2018, dans la ville balnéaire de Kuakata. 
La construction est à même d'accueillir jusqu'à 1'000 personnes, mais elle ne remplit pas seulement une fonction d'abri : c'est aussi une école et un dispensaire en conditions normales. 
Elle a été conçue pour faire face à des vents pouvant atteindre les 200 kilomètres/heure et des vagues de plusieurs mètres. Elle peut offrir refuge, grâce à ses rampes d'accès intérieures, non seulement aux humains, mais aussi à leur bétail, qu'il est indispensable de sauver pour assurer la subsistance des habitants après le passage de l'ouragan. 


Le bâtiment a donc deux fonctions bien précises : durant les conditions météorologiques normales et durant les moments de crise climatique. Dans le premier cas, la rampe d'accès protège les classes de la lumière et du soleil, favorisant une climatisation naturelle grâce au jeu des ombres, de l'aération et de la forme du bâti. 
Dans le second cas, sa forme polygonale, évoquant un tourbillon, réduit l'impact du vent et empêche les débris déportés de pénétrer à l'intérieur. 
Dressée dans une plaine, cette construction est immédiatement repérable depuis loin. Il est donc aisé pour la population, et particulièrement les enfants, de se diriger vers elle.
Entre tradition et créativité, l'architecte fait preuve de sa capacité de répondre tant sur le plan sociétal qu'économique et écologique à un problème de plus en plus pressant.

Kashef Chowdhury et son bureau, URBANA, conçoivent des projets à coût modéré destinés aux populations les plus démunies. Par exemple, un village surélevé en bordure du fleuve Brahmapoutre, astucieusement conçu de manière à faire face aux débordements et assurer une alimentation en eau potable. Ou encore une école dans le camp de réfugiés rohingya à Ukhia
En 2016, K.C. a reçu le prix Aga Khan pour son Friendship Center, situé plus au nord, à Gaibandha, dans une région régulièrement sujette à des inondations. Il s'agit d'un centre de formation géré par une ONG et dispensant des enseignements destinés à des personnes issues des classes les plus modestes.

Kashef Chowdhury s'efforce toujours de travailler avec les éléments, et non pas contre eux. Il laisse de la place à l'eau, tout en offrant une protection contre celle-ci. Il promeut une architecture qui n'est pas en résistance contre la nature, mais fonctionne avec elle, "entre la vie et la mort" comme il le dit lui-même. Il construit selon des principes économiques et inspirés par la tradition. Les projets, une fois élaborés, sont reproductibles et peuvent être réalisés sans passer par des architectes.

Son travail - ainsi que celui de bon nombre de ses collègues bangladais - est destiné à devenir exemplaire, dans la mesure où plusieurs points de la planète sont - ou risquent d'être - confrontés à des problèmes similaires. "L'architecture doit reconnaître que l'avenir est fluide" a exprimé l'architecte et historien bangladais Kazi Khaleed Ashraf. Les défis qui se présentent avec acuité au Bangladesh aujourd'hui vont bientôt concerner l'ensemble de notre planète. Alors qu'en Suisse et dans les pays occidentaux de manière générale, on construit avec un énorme déploiement de moyens, là-bas, on se réfère à des savoir-faire traditionnels (on recourt par exemple aux briques en terre). On renonce à la climatisation mécanique coûteuse et non écologique. On développe un art de bâtir en correspondance avec les besoins et les moyens endogènes. On conjugue élégance, simplicité et budget modéré.
Cette architecture, qui place la dignité humaine au premier plan, qui mise sur les possibilités de résilience de la nature et des gens, est riche en enseignements. Résolument tournée vers le soutien à la population la plus modeste et vulnérable, c'est une architecture à large portée, engagée, qui se préoccupe de l'avenir des enfants, de tous les enfants de demain. Laissons à K. C. le mot de la fin :
"Ce n'est pas parce que l'on construit pour les pauvres et avec peu de moyens qu'il ne faut pas rechercher le meilleur. La beauté est indispensable pour qu'ils ne perdent pas l'espoir."



Far away, so close - Kashef Chowdhury // Archizoom // EPFL // Lausanne-Dorigny // jusqu'au 7 décembre 2019
Emission de la RTS consacrée au sujet : ICI
Article dans Télérama /  22.02.2019 : ICI
Images : Kashef Chowdhury

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