lundi 30 avril 2018

NETTOYAGE : balayer du regard




Après avoir fait le tour de notre logement, tranquillement, sans nous presser, sans agir, juste en lui prêtant attention, répondons aux questions suivantes : Qui nettoie notre maison ? Qui en prend soin ? Qui s’occupe de son entretien et des tâches ménagères ? 

Est-ce nous qui le faisons ? Est-ce que nous partageons ces tâches avec d’autres personnes ? Est-ce que nous déléguons ce travail à quelqu’un d’extérieur, entièrement ou en partie ? Dans ce cas, la partie que nous déléguons requiert-elle de notre part des énergies, du temps, de l’argent ? 


Qui fait quoi ? Pour qui ? Pourquoi ?

Prenons le temps de nous pencher sur ces questions. Nous pouvons nous promener, observer, tranquillement. Nous ne sommes pas obligés de répondre immédiatement. Nous nous accordons la possibilité de prendre notre temps. Rien ne presse. Dans l'immédiat, il n'y a rien à faire (même si les apparences tendent à nous prouver le contraire et même si, d'instinct, nous serions justement tentés de "bouger", de "toucher", de"réajuster").













Qui fait quoi ? Pour qui ? Pourquoi ?















Qui fait quoi ? Pour qui ? Pourquoi ?













Images : The Loveletter (détail) / Jan Vermeer / Rijsmuseum / Amsterdam
Peinture pompéienne / MANN / Naples
Portrait d'un jeune homme / Francesco di Cristofano / Gemäldegalerie / Berlin

lundi 23 avril 2018

NETTOYAGE : l'état des lieux



















Marchons lentement dans notre logement, regardons-le attentivement, quel que soit son état d’ordre et de propreté actuel. Observons calmement et de manière approfondie, là où se passe notre vie quotidienne. Passons dans la cuisine, dans notre salle d’eau. Examinons dans les coins, sous les lits, sur les tables. Contentons-nous d’explorer et de constater. Soyons attentifs à ne pas agir.





Si nous éprouvons l’intention d’intervenir, de ranger ou de déplacer un objet, prenons conscience de cette intention, notons-la et revenons gentiment à notre observation calme et attentive du logement tel qu’il est. 


De même, si nous éprouvons des sentiments comme de l’irritation, de la contrariété, l’émergence de jugements critiques ou positifs, contentons-nous d’en prendre note. Et revenons à notre exploration minutieuse. 


Ne "faisons" rien, n’agissons pas.








Une fois le tour de notre habitat effectué, asseyons-nous dans l’endroit qui nous semble le plus adéquat et, après quelques respirations, posons-nous cette question : 







De quoi est-ce que nous avons besoin pour nous sentir bien dans la maison, pour nous y sentir à l’aise ?




Quels soins notre maison nécessite-t-elle pour pouvoir nous accueillir comme nous le souhaitons ? Là, juste en ce moment, tandis que nous portons un regard attentif et bienveillant sur les lieux, visualisons ce qui demande à être fait. Il peut s’agir de vitres ou de sols qui ont besoin d'être nettoyés, de poussière qui s'est accumulée ou de sanitaires délaissés. Des choses qui traînent, des choses oubliées, qui aimeraient être rangées.

Quelles sont les tâches domestiques qui se révèlent à nous ? Posons-nous ces questions. Sans rien faire, rien faire d'autre qu'observer et interroger les lieux. Que sont-ils en train de nous communiquer, juste ici, maintenant ?



Images : peintures pompeiennes / MANN / Naples

lundi 16 avril 2018

PAROLES DE : construire avec
















"Make, Don't make do" **




Le collectif d’architectes Assemble, fondé en 2010 et basé à Londres, a gagné en 2015 un prix d’art britannique prestigieux, le Turner Prize. Pour la première fois, la récompense n’était pas décernée à des artistes, mais aux auteurs d'un projet de réhabilitation : celui de Granby Four Streets, à Toxteth, un quartier délabré de Liverpool. L'histoire de ce quartier est passionnante : A l'origine, il y vivait une population ethniquement variée, à forte majorité noire, puis, suite à de violentes émeutes en 1981, le quartier a inexorablement décliné. Les commerces et les bars ont fermé peu à peu. Les maisons victoriennes d'origine ont été remplacées par des logements sociaux édifiés à la va-vite.














Une association d'habitants s'est créée en réaction à ce délabrement progressif. Au début des années 2010, elle a fait appel à Assemble pour rénover et revaloriser les quatre dernières rues, gardant d'anciennes constructions victoriennes, qui tombaient en ruine. 

Le projet, visant à réhabiliter dix maisons et des espaces sociaux en plein air, a été mené en étroite collaboration avec les habitants. Ce travail a mêlé art, design et architecture sans cloisonnement ni hiérarchisation dans les différentes interventions.
















L'équipe d'Assemble est jeune :  les plus âgés ont à peine trente ans. Ils croient tous fermement qu’on peut rénover et innover sans grand budget, en jouant la carte du local, du DIY, en pratiquant une réutilisation des matériaux et en impliquant les populations concernées. Ils arrivent, ils discutent avec les gens et se retroussent les manches. Ça met de la vie dans la ville, ça ouvre des possibles, ça donne espoir, cette archi vraiment pas chère. On peut créer et stimuler l'imaginaire avec un minimum de moyens financiers.

Ci-dessous : OTO projects, dans une banlieue londonienne, est une salle de musique expérimentale à l'insonorisation originale : des sacs empilés d'un côté et du mortier de récupération de l'autre. Des gravats trouvés sur place constituent le matériau de base, filtrés pour remplir les sacs, grossiers pour le mortier.





** Titre d'une recherche et d'un projet à Stratford, qui pourrait être leur slogan.


Images : tirées du catalogue de l'exposition Assemble. How we built / Architekturzentrum Wien und Park Books / Vienne / 2017, sauf : 
Photographie Liverpool Echo / 21.06.2016 : une résidante devant la maquette  du Grandby Winter Garden.

lundi 9 avril 2018

LECTURES : une écrivaine, sa maison


Une écrivaine, sa maison












Je ne peux pas écrire en dehors de cette maison, jamais, ni dans une chambre d'hôtel, ni dans n'importe quelle autre résidence. C'est comme si seule cette maison, en m'entourant, permettait ma descente dans la mémoire, mon immersion dans l'écriture» 


Annie Ernaux est issue d’un milieu modeste. Douée pour les études et poussée par ses parents, elle est devenue enseignante. Elle s’est mise à écrire très tôt et a été publiée chez Gallimard dès l’âge de 34 ans. C’est une écrivaine qui refuse le romanesque et puise dans sa vie, ses souvenirs, ses expériences pour construire son œuvre. Il ne s’agit pas cependant d’une écriture égocentrique, nombriliste. Elle permet plutôt, à travers sa propre expérience, d’accéder à l’universel, de comprendre des situations sociales, sociologiques, voire politiques. Il n’y a chez elle aucune recherche d’élégance ou de beauté, plutôt un désir d’être au plus près du réel.

 En 2011, son éditeur lui a consacré un livre dans l'édition Quarto, qui rassemble l'essentiel de ses ouvrages (entre temps, elle a publié de nouveaux livres). En guise d'introduction, elle dit : 


Ecrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’on traversée, des situations et des sentiments, qu’il a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jours quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. ** 


Le livre "Le vrai lieu" est la retranscription d'une longue interview sur les lieux où se sont déroulées ses expériences les plus marquantes, dont elle a fait le fondement de son oeuvre. Elle dit à propos de la maison où elle vit :

J'y suis arrivée en 1977, avec mon mari qui venait d'avoir un poste dans l'administration de ce qu'on nommait alors "la Ville nouvelle de Cergy-Pontoise". Le hasard, donc, et pourtant en voyant la maison pour la première fois, j'ai eu l'impression qu'elle m'attendait, que je l'avais vue dans je ne sais quel rêve... J'y suis restée après la séparation d'avec mon mari au début des années 1980 et j'y vis depuis trente-quatre ans. Je ne m'imagine pas habiter ailleurs.

Par-dessus tout, ce que j'aime dans cette maison, c'est l'espace. L'espace intérieur, et encore plus, l'espace extérieur, cette grande vue sur la vallée de l'Oise et les étangs de Cergy-Neuville. La vue change tout le temps, la lumière n'est jamais la même sur les étangs. La lumière qui va jusqu'à Paris puisque d'ici on distingue la tour Eiffel. Le soir je la vois illuminée. A la fois proche et loin. Je crois que ça correspond bien à ce que je ressens vis-à-vis de Paris, peut-être même par rapport à ma place dans le monde. Paris au fond - ça peut paraître curieux de dire ça - je n'y entrerai jamais...[...] 



C'est comme si j'avais trouvé ma place dans cette nouvelle ville de Cergy, la place où je me sens bien. En arrivant, je n'imaginais pas y rester autant de temps - je crois même que ça me paraissait impensable [...] Et il y a eu cette maison, ma coque, en somme. Quand j'en suis loin, en voyage, je pense quelque fois à elle, vide, un peu abandonnée, mais solide.

Le silence de cette maison, autour, pas de bruit d'autoroute, rien que les oiseaux la plupart du temps. Je crois que c'est de ça, la couleur du silence, ici, que j'ai absolument besoin pour écrire. Et la beauté que cela représente de vivre dedans.[...] 




Ce plaisir qu'il y a à sentir le passage des saisons, à voir les premières perce-neige, la première jonquille. Quand je suis entrée dans cette maison, j'ai eu l'impression de retrouver quelque chose de très enfoui, une proximité ancienne avec la terre. [...] 

Elle se définit comme une "transfuge de classe" et cite en exergue d’un de ses livres, la phrase de Genet : "Je hasarde une explication : Ecrire, c’est le dernier recours quand on a trahi."

Il y a beaucoup de hasards dans ma vie. Peut-être favorisés parce que je suis déplacée socialement. Mais cette maison-là, elle n'est pas située dans n'importe quel lieu, elle est entre ville et campagne, à la lisière d'une ville qui n'a pas la même population, ni les mêmes déterminismes sociaux qu'une ville traditionnelle. En un sens, par sa situation, elle représente, "accomplit", la trajectoire d'une transfuge de classe. ET d'aspect extérieur, elle n'est pas belle, plutôt de "mauvais goût", avec sa façade qui ressemble à un gâteau à trois tranches : un rez-de-chaussée en meulière, un étage en crépi et un autre en brique, un toit trop plat. Une maison baroque, construite juste après la guerre, sans doute celle d'un parvenu. Moi aussi, d'une certaine façon, je le suis.[...]

C'est difficile de parler d'une maison. On sait ce qu'elle représente quand on l'a perdue, quand on ne peut plus y entrer parce qu'elle n'est plus la vôtre. J'ai toujours ressenti cette souffrance par rapport aux maisons que j'ai habitées, de les revoir et de ne plus pouvoir y entrer. Et la mélancolie de me dire : ce n'est pas la peine d'y entrer puisque tout y sera changé, que j'en voudrai aux nouveaux occupants...

Chaque fois que je suis retournée là où j'ai vécu, j'ai pensé que c'était une erreur. Il faut se contenter de la mémoire, c'est là où sont réellement les choses, nulle part ailleurs. Je crois que tout le monde sent ça. Il y a une forme de désespoir particulier à revoir une maison où on a vécu et à ne plus voir qu'une carcasse, finalement... Mais la souffrance ne vient pas de la perte des murs, elle vient de ce qui a eu lieu là, de ce qui y a été vécu, de ce qu'on a aimé, des gens qui ont été là. 




** Ecrire la vie / Quarto Gallimard / 2011 / p.7
Toutes les autres citations sont tirées  du livre : Le vrai lieu / entretiens avec Michelle Porte / Gallimard / 2014 / p.7-13 (édition numérique)


Image : photographie de la maison à Cergy / Ecrire la vie / Quarto Gallimard / p.79

lundi 2 avril 2018

EXERCICES / MEUBLES ET OBJETS : face à face









[Des meubles luisants
Polis par les ans
décoreraient notre chambre]
Charles Beaudelaire *



Dans un précédent billet, nous avons commencé de nous intéresser aux choses avec lesquelles nous vivons. Aujourd'hui, nous allons chercher à approfondir notre relation à elles. Pour ce faire, nous allons dans un premier temps choisir librement un objet et un meuble, dans une pièce que nous occupons habituellement et que, par conséquent, nous avons tous les jours sous les yeux. (Nous pourrons par la suite, si nous le désirons, étendre l'exercice à toute chose qui éveillera notre curiosité).

Plaçons-nous ensuite, debout ou assis, dans une position confortable, devant ce meuble ou cet objet que nous avons choisi. Prenons le temps de l'examiner attentivement, de tous les côtés, en modifiant les points de vue. Prenons aussi le temps de nous écouter, dans ce face à face, avec les divers ressentis qui peuvent émerger. Puis, utilisons la grille suivante pour décrire ce que nous vivons en interaction avec eux :



Objet


Description de l’objet et de sa fonction

Émotions

Ressenti corporel

Pensées






































Nous notons ici nos ressentis et ce qui nous vient à l'esprit. Peut-être des souvenirs ont-ils émergé, sur l'histoire de l'objet, comment il est arrivé chez nous. Peut-être avons-nous pris conscience de sensations de plaisir à sa vue, de perplexité quant à sa présence ou de questionnements quant à son utilité. Laissons-nous entrer en contact avec nos émotions et nos pensées. 


Il est possible que, durant cette observation, des jugements se fassent jour. Dans ce cas, nous en prenons simplement note. Il est possible aussi que nous éprouvions le besoin de bouger, de soustraire ou encore de ranger quelque chose. Si tel est le cas, nous nous laissons le temps de rester avec ces impulsions en nous-mêmes. Nous nous retenons d’agir hâtivement. Nous restons juste là, face à l'objet, en dialogue avec lui.



Heureux, satisfaits, dubitatifs ou désireux d'effectuer un changement, quel que soit notre état d'esprit, nous nous accordons du temps avant d’entreprendre quoi que ce soit.


* L'invitation au voyage / Ch. Baudelaire

Images : Wallpaper with blue Floor Interior / Roy Lichtenstein / Albertina / Vienne
Loneliness / Alice Neel / National Gallery of Art / Washington D.C.

lundi 26 mars 2018

EXPÉRIENCES : inhospitalités


Compte tenu de toute la souffrance que les hôpitaux attirent, on pourrait se demander : " Quel meilleur endroit pour proposer un programme d’entraînement à la pleine conscience, que le Bouddha même a décrit comme la voie directe permettant de surmonter peines et chagrins, et de dissiper souffrances et insatisfactions, en un mot de soulager la souffrance ? La pleine conscience, si elle est aussi puissante, aussi fondamentale et aussi universelle que le soutenait le Bouddha, ferait-elle sensiblement du bien à toutes les personnes qui franchissent ces portes debout ou allongés ? " Bien entendu, il ne s’agirait pas d’un substitut à des soins médicaux bons et compatissants, mais d’un complément potentiellement vital aux traitements qu’ils pourraient recevoir. Et quel meilleur endroit qu’un hôpital pour proposer un tel programme d’entraînement aux patients, mais également au personnel soignant, qui dans bien des cas n’est pas moins stressé que ceux qu’il soigne ?
Jon Kabat-Zinn *

Pendant près de trois mois, une personne âgée qui m’était chère a été hébergée dans un hôpital éloigné du centre-ville. Dans l’autobus au parcours tortueux qui me conduisait là-bas, je me demandais pourquoi on avait décidé d’éloigner du centre de la ville (et de la vie) ces trois catégories de la population : les prisonniers, les malades psychiques et les personnes âgées.
L’hôpital respirait une intense désolation. Il semblait qu’en y pénétrant un profond abattement plongeait sur vous. Quels qu’aient pu être vos sentiments en arrivant là-bas, rien n’était organisé de telle sorte que vous y trouviez la moindre consolation. A la réception, vous tombiez sur un employé en train de se lamenter avec un collègue de son planning horaire et qui, quand vous vous renseigniez sur la ligne de bus assez mal desservie,  répondait en tendant le menton distraitement vers une pile de feuillets photocopiés.
Dans les couloirs, personne ne vous saluait. Et si, d’emblée, vous preniez l’initiative de saluer les personnes que vous croisiez, il était frappant de constater qu’elles semblaient étonnées. Comme si dire bonjour était une option à laquelle on n’avait pas pensé.
Dans l’unité où était hébergée la personne que je venais rencontrer régnait le plus souvent un grand désordre. Ou plutôt, il en émergeait une impression de grand désordre. Je m’interrogeais : à quoi cela était-il dû ? Aux chariots de repas qui stationnaient en travers de l’entrée dès onze heures du matin ? Au matériel de physiothérapie et à divers éléments de mobilier, déposés là, distraitement, le long d’une paroi ? A l'odeur d'excrément et de désinfectant entremêlés ? Aux objets métalliques qu'on entendait s'entrechoquer régulièrement ? A ce stress olfactif et sonore s'ajoutait un étrange stress intérieur qui s'emparait de vous peu à peu.
Près des ascenseurs, il y avait une salle commune avec des tables et des chaises, destinée probablement à la fonction de salle à manger. Mais le plus souvent, la salle était vide, et les chaises, et les tables semblaient attendre sans aucune grâce, sans décoration, sans fleur ou tableau, quelque chose ou quelqu’un qui ne venait pas.

Une fois la porte de l’unité franchie, on se retrouvait face à un long couloir. De part et d’autre, il y avait des chambres et des locaux de staff et d'entretien. Dans un espacement, une sorte de salon accueillait un téléviseur et parfois quelques pensionnaires étaient cantonnés devant. Personne ne regardait l’écran. Les patients fixaient généralement un point, très loin, en face d’eux. Certains répondaient à mon salut, d’autres ne semblaient pas m’entendre.
On voyait ça et là du personnel qui s’activait. Personne ne vous accueillait. Vous étiez dans le couloir, vous alliez quelque part, et ce quelque part ne les concernait pas. Si vous disiez bonjour on vous répondait distraitement. Plusieurs personnes en blouses blanches tournaient le dos pour s’activer devant des ordinateurs. Ce qui me frappait, c’était la réponse qu’on recevait quand on posait des questions : je ne sais pas / je dois demander à ma collègue / je n’étais pas là / je ne suis pas au courant / ce n’est pas moi qui était en charge de cela. Que vous demandiez : comment a-t-elle dormi ? à quelle heure distribue-t-on les repas ? doit-elle prendre ses médicaments ? la réponse était immanquablement la même : je ne sais pas je dois demander à ma collègue je n’étais pas là je ne suis pas au courant ce n’est pas moi qui étais en charge de cela.
Parfois, heureusement, je croisais l'ange. L'ange était un infirmier qui aimait manifestement son métier. Il ne semblait pas se préoccuper de ses congés passés ou planifiés.  Il était tout attention et présence. Il souriait, vous regardait dans les yeux et quand il était là, il semblait que les chariots étaient mieux rangés, que les chaises roulantes se croisaient sans se heurter, que des échos de voix se répondaient en cohérence et qu'un fonctionnement fluide se déroulait dans le corridor. On croise parfois ainsi des anges et on se demande où ils vont puiser leur joie et leur détermination pour se montrer ainsi attentifs et concernés.

La personne que je venais voir était entrée dans cet hôpital après une journée d’examens aux urgences suivi d'un transport en ambulance. Elle était arrivée fortement stressée et fatiguée. Elle a été placée dans une chambre qui restait ouverte toute la journée, proche de l’entrée, et on y entendait toutes sortes de bruits, des chariots qui se cognaient, des gens qui s’interpellaient, des chaises qui se heurtaient aux murs. Rien ne permettait d'y faire son nid, de se sentir à l’abri, même pour quelques jours. Je me demandais comment je me serais sentie si j’avais dû passer ne fut-ce que 24 heures dans de pareilles conditions.

Un matin où j’étais arrivée en avance, je suis allée faire quelques pas dans la salle commune. Là, en prenant quelques respirations profondes, je réalisais qu'il régnait une affliction incommensurable. Rien, ni la disposition des meubles, ni les fenêtres aux rideaux fatigués, rien ne disait entre, sois le bienvenu, prends place. Je suis restée longuement m'interroger sur ce qu’il manquait à ce lieu pour qu’il fût accueillant. L'espace était triste, vide, misérable. Tout reflétait l’absence absolue d'attente et d’espoir. Le vers de Dante "vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance" m’était venu en mémoire.

La personne que j’allais voir était entrée déboussolée dans cet hôpital. Au bout de trois mois, elle en est sortie dans un état affligeant. Elle ne mangeait plus, ne souriait plus, n’avait plus le goût à rien. Et pourtant elle était censée avoir été prise en charge par plusieurs spécialistes, médecins, infirmiers, aides, du personnel qualifié.
Je crois que cet hôpital était aménagé de sorte à amplifier l’insécurité et la perte de repères et qu’il y manquait l’essentiel : un peu d’humanité, de chaleur, d’harmonie, toutes ces choses qui existent et qu’on ne voit pas, que la technologie ne remplace pas. Et les murs, les meubles, la disposition des chambres, la fermeture des lourdes portes, l'ouverture négligente de certaines autres, disaient seulement qu’ici on ne faisait rien pour vous rendre vivants, pour vous offrir du sens et vous donner le sentiment d’être humain. La tristesse qui s'en dégageait touchait tout autant le personnel que les patients.

Au dehors, en sortant, on se retrouvait face à de grands panneaux censés vanter les mérites de l'institution. Des personnes y souriaient élégamment et disaient leur reconnaissance sur fond de couleurs pastel. Malheureusement, le sens de l'hospitalité semblait figé sur papier glacé et cette publicité n'empêchait pas le lieu d'être profondément inhospitalier.

* L'éveil des sens, Les Arènes, p.114
Images: la tour de Babel / Brueghel l'Ancien / KHM / Vienne
déposition de la croix (détail) / Sodoma / pinacothèque / Sienne
ange /La madonna del parto /  Piero della Francesca / Monterchi
crucifixion (détail) / Altichiero di Zevio / chapelle Saint-Georges / Padoue

lundi 19 mars 2018

EXERCICE / MEUBLES ET OBJETS : la présence des choses



Il existe un rapport proportionnel entre la rareté des choses que l’on possède et l’attachement qu’on leur porte. Pour les coureurs des bois de Sibérie, le couteau et le fusil sont aussi précieux qu’un compagnon de chair. Un objet qui nous a accompagnés dans les péripéties de la vie se charge de substance et émet un rayonnement particulier. Le temps le patine. Les années le cuirassent. Il faudra côtoyer longtemps son misérable patrimoine d’objets pour apprendre à aimer chacun d’eux. Bientôt le regard aimant posé sur le couteau, la théière et la lampe se transmet aux substances et aux éléments : le bois de la cuillère, la cire des bougies, la flamme. La nature des objets se révèle, il me semble percevoir les mystères de leur essence. Je t’aime, bouteille, je t’aime, petit canif, et toi crayon de bois, et toi ma tasse, et toi théière qui fume comme un bateau blessé. Dehors, c’est une telle furie de vent et de froid que si je n’emplis pas d’amour cette cabane elle risque de se disloquer. 
Sylvain Tesson / Dans les forêts de Sibérie / Folio / p.65



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Parcourons notre logement en prenant tout notre temps. A nouveau, faisons appel à notre regard neuf, observons notre cadre de vie avec des yeux novices. Faisons comme si nous étions des étrangers, visitant avec bienveillance une maison inconnue. Essayons d’être attentifs au tout, ayons une vue d’ensemble de chaque pièce, que nous parcourons lentement l’une après l’autre.

Nous avons déjà évoqué l’attitude de non-jugement qui est un des fondements de la pleine conscience. Si, en parcourant la maison, nous sommes tentés d’émettre des remarques telles que : « c’est moche », « c’est beau ! », « il faut absolument ranger / déplacer / modifier cela », nous pouvons exprimer ce que nous ressentons à ce moment-là par des descriptions et des faits précis. Par exemple, à partir de la pensée : « quel fouillis dans ce coin ! », nous pouvons verbaliser : « Il y a ici une multitude d’objets accumulés, qui gênent le passage, et sont déplaisants à la vue. Quand je les vois je ressens de l’irritation ». Ou bien, à partir de : « j’adore cet objet ! », nous pouvons décrire : « cette lampe me rappelle la personne chère qui me l’a offerte et inonde la pièce d’une lumière rassurante. De plus, elle éclaire de manière utile cet endroit ». Ainsi, nous retenons la sensation à l’origine de notre pensée, en évitant de porter des jugements de valeur.

Faisons deux fois le tour de notre logement. Lors d’un premier tour, observons plus particulièrement les meubles. Puis, au tour suivant, focalisons notre attention sur les objets (bibelots, livres, vaisselle, images). Découvrons-les tous, meubles et objets,  comme si nous les voyions pour la première fois, qu’ils soient utilitaires ou décoratifs. Que font-ils là ? Interrogeons-nous sur leur présence.

Comment sont-ils arrivés chez nous, quelle est leur histoire ? Les avons-nous choisis ? En avions-nous besoin ?

Comment nous sentons-nous à leur vue ? Evoquent-ils des émotions ? Provoquent-ils des sourires, de la tendresse, de la gratitude en nous ? Ou alors éprouvons-nous de l’irritation, de la contrariété face à eux ? De l’indifférence ?

Quelle fonction ont-ils à présent ? Sont-ils utiles, leur sommes-nous reconnaissants de leur utilité ? Sont-ils beaux, leur sommes-nous reconnaissants de leur aspect agréable ? Nous sentons-nous attachés à eux ? Si c’est le cas, qu’est-ce qui nous les rend attachants ?

Pendant et après cet exercice, évitons de réagir ou d’intervenir (déplacer ou enlever). Laissons-nous écouter en nous-même les échos de notre visite. Soyons dans la simple observation. Si notre attention vient à se fixer sur des points pouvant susciter de l’agacement, comme une tache, ou un dépôt de poussière, ou encore une accumulation désordonnée, nous pouvons en prendre note, et gentiment revenir, en respirant, sur ce qui fait l’objet de notre attention, c’est-à-dire les meubles et les objets que nous accueillons, chez nous.




Images : Box F.V. / 1993 / Johannes Deutsch / Albertina / Vienne

copyright © daniela dahler 2018