lundi 30 septembre 2019

PAROLES DE : penser large, habiter petit



Les tiny houses ont le vent en poupe depuis quelques années. Venues d'Amérique du Nord, elles commencent à séduire tous azimuts dans différents pays européens. Effet de mode ou pas, ces minuscules propositions d'habitat méritent qu'on se penche sur les solutions et les avantages qu'elles offrent.

Cet été, en France, on a beaucoup parlé d'un projet mis en place par la commune de Rézé, en Pays nantais. Les autorités ont décidé de mettre  à disposition une parcelle de près de 7'000 mètres carrés au centre-ville, pour accueillir un village de tiny houses. L'appel à candidature est explicité sur le site de la ville. Les candidats dont le projet de mini-maison aura été accepté pourront s'installer sur le terrain et payer à titre de participation pour l'emplacement, l'accès à l'eau et à l'électricité une somme de 300 euros par mois environ. Voici la présentation faite par Véronique Charbonnier, adjointe au maire en charge de l'urbanisme :
"De nouveaux modes de vie alternatifs émergent. De plus en plus de personnes sont séduites par des formes d'habitat plus simples, plus mobiles, plus proches de la nature qui sont aussi plus accessibles financièrement. Afin de répondre à ces nouvelles attentes, la ville a décidé de réaliser, à titre expérimental, un village de mini-maisons, sur un terrain en attente d'un projet urbain."


Les tiny houses (dont la surface au sol peut varier entre 10 et 20 mètres carrés) sont  donc des habitats individuels et mobiles. Généralement conçues en bois, avec des matériaux locaux, dans un souci de conception écologique, elles demandent à être tractées par un 4x4, un pick-up, un fourgon ou camion (ces véhicules pouvant être loués pour la durée des déplacements). Elles se différencient des caravanes principalement par leur solidité et leur capacité d'isolation thermique, des mobilhomes par leur mobilité plus aisée.
Ces maisons présentent des avantages certains : de surface restreinte, elles réduisent obligatoirement les dépenses, en énergie et en consommations diverses. Elles impliquent un mode de vie orienté vers le minimalisme et la décroissance, invitent à une existence plus proche de la nature. Ne disposant pas d'espace de stockage, l'occupant achètera forcément moins. Bénéficiant d'un tout petit espace de vie, il sera davantage tenté de sortir, de s'aérer, de vivre plus au contact de son environnement. Elles permettent en outre l'accès à la propriété à un plus grand nombre et offrent une appréciable mobilité (si l'on ne devient pas propriétaire du terrain occupé, la difficulté est de trouver où s'installer, les règlements pouvant varier de commune en commune). 

Le concept de tiny house a de quoi en faire rêver plus d'un. Leur succès est peut-être lié au fait qu'elles ramènent à une notion de cabane, ainsi qu'à une idée de liberté. Certains évoquent à leur propos le cabanon construit par Le Corbusier pour son épouse en 1952, réduit, compact et disposant de tout le nécessaire pour vivre à deux, de manière sobre et épurée. A la différence des mini-maisons, ce cabanon ne se déplace pas. Il est ancré dans un lieu. Mais le concept minimaliste est similaire.

Elles posent toutefois des questions de fond : ne constituent-elles pas une forme de gadget, un habitat qu'on se procure plus aisément et dont on peut plus facilement se lasser ? Sont-elles compatibles avec les besoins d'une famille et sont-elles compatibles également avec des besoins de longue durée ? L'habitat individuel a-t-il encore un avenir à long terme dans des sociétés à forte concentration comme celles qu'on trouve souvent en Europe, et tout particulièrement en Suisse ? Ne sont-elles pas réservées à une population relativement privilégiée, ayant les moyens d'accéder à la propriété ? 



Comme toute proposition revêtant un aspect commercial, la mini-maison est susceptible de comporter des dérives consuméristes. En dépit de toutes ces remises en questions, ce type d'habitat gagne à être envisagé sous ses aspects positifs.
Modulable, facilement réalisable et adaptable, ce logis compact offre,  par exemple, une solution souple et intéressante dans le domaine de l'urbanisme social. Il présente des possibilités de logement rapides pour des personnes devant accueillies dans l'urgence, des citoyens sans ressources suffisantes, des personnes sinistrées, ou encore des migrants. Il constitue aussi une réponse digne et relativement peu coûteuse, si l'on pense aux montants faramineux que coûte aux pouvoirs publics le relogement dans des hôtels décrépits et peu confortables des personnes aidées par l'assistance. Aux Etats-Unis, du reste, le recours a ce type d'habitat a connu un essor après des catastrophes naturelles, comme des ouragans, ou financières, comme la crise des subprimes.

Au-delà de tout cela, la tiny house vient nous interroger sur nos véritables besoins. On a assisté ces dernières décennies à une extension des propositions en matière d'habitat. Toujours plus d'électroménager, toujours plus de salles d'eau, toujours plus de gadgets au service d'un confort supposé indispensable. Tout cela lié à la baisse de la densité de l'occupation des logements. Ce qui implique au final une augmentation des sollicitations à consommer des biens et de l'énergie.

Et si tout cela devait être repensé en fonction de nos véritables nécessités ? Si nous prenions un moment pour envisager la question ?


Nous pouvons nous octroyer une pause et prendre le temps de considérer le lieu où nous vivons actuellement, avec sérénité, avec bienveillance. Opérer un recentrage. Solliciter notre corps, nos émotions, là où se déroule notre quotidien, pour découvrir ce que nous attendons vraiment d'une maison. Des exercices tels que ceux présentés ICI et ICI peuvent nous aider dans cette démarche.

Cette connexion à nos ressentis nous permettra de répondre plus aisément aux questions suivantes : Disposons-nous actuellement de tout ce dont nous avons besoin ? Ressentons-nous la nécessité d'ajouter quelque chose ? Pourrions-nous faire avec moins ? Notre vision de l'habitat "idéal" est-elle liée au regard des autres, a-t-elle à voir avec le statut social qu'un logement peut conférer ou dépend-elle uniquement de nos propres exigences ?

Riches de cette expérience, nous pouvons ensuite, et dans un tout autre registre, considérer la chance que nous avons d'avoir un toit. Nous pouvons également observer que, dans bien des pays, l'espace de vie est réduit, voire terriblement exigu (un problème lancinant dans les grandes métropoles des pays dits développés, ainsi que dans la plupart des pays émergents).

Cette démarche vis-à-vis de la grandeur de notre habitat implique donc deux aspects :  d'une part, de nous connecter à nos sens, en toute conscience pour examiner attentivement les besoins qui émergent de notre expérience propre. D'autre part, nous pouvons nous référer à nos connaissances géo-politiques et sociales pour considérer la question sur un plan plus global, en tant qu'habitants de la planète. Il nous sera possible alors, tenant compte de ces deux axes, de répondre à cette question : De combien de mètres carrés, de combien d'espace et de confort avons-nous réellement besoin pour nous sentir bien ?
La pratique de la pleine conscience, en nous permettant d'identifier et de reconnaître nos nécessités intérieures, nous offre l'opportunité de nous libérer des standards provenant de l'extérieur. C'est un puissant atout pour nous aider à vivre et à habiter en accord avec nous-mêmes, dans la société et dans le monde qui nous entoure.

Images : tirées du site du fabriquant Baluchon / France : http://www.tinyhouse-baluchon.fr/
                maquette / exposition Assemble 2017 / Az W / Vienne

lundi 9 septembre 2019

PAROLES DE : Renzo Piano


Les mots des architectes qui pensent leur métier au travers de sa fonction citoyenne sont essentiels. Renzo Piano, dont on a déjà parlé ICI, était l'invité de L'heure bleue tout récemment. Voici quelques extraits de l'interview  :


J'ai appris qu'il faut regarder le visage des gens qui habitent l'architecture. C'est Roberto Rossellini qui m'a appris ça, quand j'étais un très jeune architecte et que je venais de terminer Beaubourg. J'étais très anxieux. J'avais peur des réactions à ce drôle de bâtiment et il m'a dit : "Il ne faut pas regarder le bâtiment. Il faut regarder le bâtiment dans les yeux qui regardent le bâtiment. Il faut regarder les gens, et à travers le regard des gens tu comprends si le bâtiment marche, s'il ne marche pas, s'il va être heureux ou non."

Le mot "beau" est un mot complexe, qui n'est pas très intéressant s'il ne veut pas dire aussi : "bon". La beauté est intéressante quant elle a aussi affaire avec la qualité des choses. C'est une interprétation humaniste du mot "beau". Sinon, elle est artificielle et frivole. Elle doit être liée au contenu du lieu, à la façon de l'utiliser et, si les lieux sont beaux de cette façon, alors du coup les écoles, les universités, les hôpitaux, les bibliothèques font que les gens deviennent meilleurs. C'est quelque chose qui peut améliorer la vie des gens. 


On ne peut pas juger l'architecture depuis un point de vue uniquement esthétique. Il y a des aspects esthétiques, fonctionnels et affectifs. Les bâtiments parfois sont aimés. Parfois ils sont adoptés ou rejetés. Parfois, ça prend du temps pour qu'ils finissent par être adoptés. Le côté social est fondamental. 


L'architecture, c'est l'art de construire des abris pour la communauté. On construit des lieux dans lesquels les gens se retrouvent pour mille raisons. Or, un abri n'est jamais seulement un travail technique. Ce n'est pas seulement la réponse à un besoin. C'est la réponse à des désirs, à des aspirations. Il porte toujours les signes de quelque chose. Même une petite maison, modeste, porte les signes des personnes qui l'habitent. Il y a toujours une symbologie.




Il faut absolument observer la réalité des banlieues. On dit tout le temps qu'elles sont horribles. Mais ça n'est pas vrai. Il y a une beauté dans les banlieues qui est dans les yeux des gens, qui les habitent, dans l'énergie des jeunes. Mais quelquefois, elle est même dans les lieux. Il y la vastité, l'espace, la lumière dans certaines banlieues.
Il faut arrêter de voir les banlieues comme des lieux de perdition, des lieux tristes.
C'est le grand défi des 50 prochaines années. Aujourd'hui, le grand défi, c'est de regarder avec amour et affection les banlieues. Elles ont été construites sans affection, sans désir, sans amour, et je crois que le moment est venu aujourd'hui que tout le monde s'occupe de ce problème-là, et peut-être comprendre ce qui s'y passe. Je crois que elles sont le devenir des villes (des lieux où l'on mélange différentes fonctions, pas seulement pour dormir, ou pour produire). Si on n'y parvient pas, ce sera la crise des villes.



Le monde change. Les changements sont inévitables. Quelquefois, ils sont trop rapides et les gens ont de la peine à se faire à ces changements. 
L'architecture n'est jamais l'impulsion au changement. Elle est une manière de donner une forme au changement. Finalement, un bâtiment devient l'expression construite d'un changement qui s'est déjà passé. Beaubourg a été le résultat de Mai 1968, qui s'était déroulé quelques années auparavant. Un bâtiment devient l'expression construite d'un changement qu'il s'est déjà passé.

Autre exemple : on s'est rendu compte soudainement que la Terre est fragile et qu'il faut la ménager. Que le bâtiment doit être sage. Du coup, on construit des bâtiments qui consomment beaucoup moins d'énergie, quatre, cinq fois moins. Parfois zéro énergie. Il y a toujours des révolutions qui se font. Le monde change et l'architecture suit. Elle transforme les changements qui interviennent en bâtiments construits.

C'est pour cela que l'architecture demande du temps pour être comprise. Elle témoigne des changements qui ont eu lieu dans le monde.




Images : Porcelaine blanche / Taizo Kuroda / présenté dans l'espace conçu par Renzo Piano au Château La Coste / Le Puy-Sainte-Réparade / été 2019

mardi 20 août 2019

LECTURES : présence à une ville


Kyôto est en soi une leçon de sagesse. Si les grands cimetières et le passage marqué des saisons nous rappellent sans cesse à notre finitude et à l'impermanence des choses, la nature majestueuse et sauvage tout proche nous répète que nous sommes également inscrits dans un cycle pérenne. L'éternité ici n'est pas une ligne tracée vers l'infini, mais un cercles auquel est soumis tout ce qui vit : naissance, épanouissement, dégénérescence et mort, puis nouvelles naissances. 

Corinne Atlan vit depuis près de quarante ans à Kyôto, l'ancienne capitale impériale du Japon. C'est une traductrice émérite du japonais vers le français, qui déploie une érudition enviable et écrit avec une belle élégance.
Dans son livre Un automne à Kyôto, elle dépeint cette saison, jour après jour, au fil de ses promenades, de ses sensations, de ses rêveries et de ses rencontres. Elle veut "traduire en mots sa perception intime de Kyôto". D'un genre indéfini, l'ouvrage se présente comme une invitation à la poésie des lieux, ou comme une série de méditations philosophiques sur la vie, la permanence et l'éphémère. Il pourrait s'agir aussi d'un guide pour qui souhaiterait appréhender la ville avec lenteur et curiosité. Les textes sont abondamment illustrés de citations, empruntées aux poètes japonais, passés ou contemporains, ainsi qu'à des écrivains voyageurs comme Nicolas Bouvier ou Michel Butor.


S'il lui arrive de prendre le train, c'est le plus souvent à pied ou à vélo que l'auteure parcourt la ville et nous la suivons dans ses déambulations cultivées. Ce rythme impulsé par la marche ou la bicyclette lui permet d'entrer dans les différents lieux - jardins, temples, avenues ou venelles - avec les sens grand ouverts, soutenus par une aptitude aiguisée à l'observation. Pas après pas, balade après balade, on assiste aux différentes étapes qui scandent la saison. 


Ce livre est le portrait magnifique et subjectif d'une ville et de ses maisons, de ses monuments et de ses atmosphères. Il est imprégné de pleine présence aux petites et aux grandes choses, fleurs, temples, mouvement des nuages, transitions météorologiques, comportement des habitants, coutumes ancestrales.
Ce qui frappe durant la lecture - mis à part les références à l'histoire des lieux - ce sont les verbes conjugués au temps présent. L'attention à l'instant est continue, le présent est de mise.
Demeurer véritablement dans le présent, ou du moins s'y efforcer, implique une qualité d'attention et de respect de l'autre sans équivalent. Car quand bien même je reprendrais demain le thé dans la même pièce, face à la même personne, lui comme moi aurions déjà imperceptiblement changé, le décor ne serait plus tout à fait semblable, ni la lumière, ni notre état d'esprit. Prendre pleinement conscience de cela, c'est se délivrer de cette hâte angoissée qui nous précipite sans cesse vers l'instant suivant, vers la pensée suivante, vers le futur par essence hypothétique...

Tandis que nous admirons le vieil érable, doyen des lieux, dont les branches frôlent l'auvent du hall de prière, un moine approche : " Cet arbre a trois cent ans, mais le feuillage est exceptionnellement beau cette année. Cela fait bien vingt automnes que je ne l'ai pas vu comme ça." Un petit attroupement se forme. Chacun y va de son commentaire sur la couleur des feuilles, la taille du tronc, la silhouette toujours élancée de ce multicentenaire, dont les branches semblent frémir de joie à tous ces compliments. Aucun doute, c'est un être vivant, un personnage connu de tout le quartier : on prend de ses nouvelles, on s'inquiète pour sa santé. Il sait "créer du lien" entre générations, entre milieux sociaux. Les habitants du quartier aiment se retrouver - depuis plusieurs siècles  sans doute - autour de cet arbre que tous chérissent. Moment de bonheur partagé, sentiment d'appartenance...


Images : Ogata Korin 
 Prunier rouge et prunier blanc / MOA / Atami / Japon
        Paons / panneau de paravent / collection privée
Chrysanthèmes dans un ruisseau / Cleveland Art Museum / USA
 Chrysanthèmes  et Érable / Museum of Arts / Honolulu / USA
       Grues / 6 panneaux / Smithsonian Institution / WDC / USA

                                  

lundi 5 août 2019

PAROLES DE : un lieu, passage du temps



Quand on parle d'ici et de maintenant (une expression courante pour indiquer l'ancrage dans le moment présent), on parle d'espace et on parle de temps.
L'espace est une manière de parler du temps, de même que, dans notre esprit, le temps se visualise sous forme d'espace.
Pour explorer cette notion de présence au présent, l'attention au lieu où nous nous trouvons est primordiale. Quand nous parlons d'ancrage, nous ne sommes jamais ancrés nulle part. Nous sommes ancrés dans notre corps et notre corps se  trouve dans un lieu précis.
Dans son roman graphique, ICI, Richard McGuire nous invite à explorer ces deux notions en nous déstabilisant dans notre manière habituelle de les appréhender. Le personnage principal de son roman n'est pas une personne, ni un groupe social, mais un lieu.
Ce lieu est toujours le même mais à des époques différentes. Il se répartit en deux espaces : un vaste terrain, probablement situé en Nouvelle-Angleterre, et un salon dans une maison au style colonial bâtie in situ. L'auteur nous propose une balade sensorielle déroutante en nous faisant entrer dans ces espaces qui, tout en étant toujours les mêmes, c'est-à-dire au même endroit, changent continuellement. Le livre n'a pas à proprement parler de scénario, ni de trame, ni de véritable dialogue. Il exclut toute linéarité, opère des allers retours à travers les âges, enchâsse ses images, enchevêtre les époques. Par ces biais, il favorise la perte de repères, si bien que le lecteur se voit rapidement désarçonné.



En donnant à voir le lieu choisi sur un espace temps extrêmement large (partant de 3 000 500 000 avant Jésus-Christ, jusqu'à un avenir très lointain) et dans une chronologie vertigineusement éclatée, Richard McGuire nous interroge sur notre rapport au monde, relativise notre sentiment de toute-puissance. Il nous replace face à cette réalité : l'impermanence des choses, des lieux, des présences et il nous propose de nous considérer comme ce que nous sommes : des êtres de passage.


Au cours d'un entretien accordé à Tewfik Hakem dans l'émission Un autre jour est possible, Richard McGuire dit qu'il n'estime pas être un dessinateur de BD classique,  se concevant  plutôt comme un artiste expérimental, touche-à-tout, à la croisée de différentes formes d'art : musique, cinéma, bande dessinée, artisanat, graphisme. Il explique notamment comment lui est venu l'idée de son ouvrage : " C'est un ouvrage sur l'impermanence, sur l'éphémère. Notre passage sur terre est très bref."
"Au départ, j'avais une sorte de devise : il faut que les grandes choses soient ramenées à une petite échelle et que les petites choses prennent toute l'importance. "
On découvre effectivement au hasard des pages, des fragments de vie, des incidents ou des détails : un couple d'Indiens qui s'aiment, une flèche en vol dont on ne connait pas le but, des personnes qui dansent dans la même pièce à différentes époques, une dispute familiale.
"L'idée qui m'est venue initialement, c'était que je venais de m'installer dans un appartement, je regardais les murs et je me demandais qui avait habiter ici avant moi. L'idée m'est alors venue de créer une histoire qui serait divisée en deux : d'un côté, on se plongerait dans le passé et dans l'autre, on se projetterait dans l'avenir."
A un certain moment le journaliste intervient avec justesse : "Cela rend humble, parce qu'il est question du sens de notre passage sur terre."


Les lieux ont une histoire, mais ils existent pour nous en fonction de leur présent.
Puisque nous sommes des êtres de passage dans ce monde chaotique, en constante mutation, la seule véritable ressource que nous ayons est sans doute de prêter attention au réel qui défile sous nos yeux incessamment. Être attentifs à l'instant présent et porter attention au lieu où se déroule ce présent. 
Oui, le "maintenant" ne peut jamais être séparé de l' "ici". Dans cette optique, le livre ICI est troublant, émouvant, éclairant : il nous invite à une réflexion sur le sens, sur l'impermanence et l'importance - toute relative - de notre présent.





Le livre a été primé par le Fauve d'or au festival d'Angoulême 2016.
Interview de Richard Mac Guire dans l'émission "Un autre jour est possible" / France Culture / 27.02.2015 / durée : 17' – 28'

lundi 22 juillet 2019

PAROLES DE : Colette et sa (peut-être) dernière maison


Je l'ai trouvée au bord d'une route que craignent les automobiles, et derrière la plus banale grille... une maison petite, basse d'étage... sa terrasse est couverte de glycine... la mer limite, continue, prolonge, ennoblit, enchante cette parcelle d'un lumineux rivage [...]. Ici je suis libre maintenant de vivre, si je veux, de mourir, si je peux...


Plusieurs maisons ont compté dans la vie de l'écrivain Colette. Parmi celles-ci : sa maison natale, à Saint-Sauveur-en Puisaye, la maison de Besançon où elle passa sept ans entre 1902 et 1908, son appartement parisien, donnant sur les jardins du Palais-Royal, et puis, il y a eu La Treille Muscate, à Saint-Tropez où elle s'installa à partir de 1925.
Dans La naissance du jour, un livre qui tient peut-être davantage du journal que du roman, fortement imprégné d'éléments autobiographiques, Colette s'épanche. Elle parle d'elle au travers de son cadre de vie. Elle se sent vieille (elle a 54 ans, et pour une femme née en 1873, c'est un âge qui pèse lourd sur sa perception de la vie et des opportunités qui lui sont encore offertes).

Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l'écoute, pendant que s'écoule la brève nuit intérieure qui succède immédiatement ici, à l'heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petite braises entre ses élytres, l'oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d'un bleu rigide qui s'attendrira vers la chute du jour.Est-ce ma dernière maison ? Celle qui me verra fidèle, celle que je n'abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu'elle ne peut connaître de rivales.
Dans ce livre, l'écrivaine exprime son amour et son attachement pour la maison qui l'accueille, à travers une description attentive du quotidien, du paysage, du jardin - fleurs, plantes, oiseaux - qui l'entourent. Elle décrit à la manière d'un peintre impressionniste chacune de ses perceptions et sensations.
Cette oeuvre évoque une étape marquante de son existence. On pourrait dire qu'elle a pour sujet le renoncement. Colette paraît dire définitivement adieu à sa jeunesse, renoncer à la vie tumultueuse qui fut la sienne, à ses amours, à ses passions. A la Treille Muscate, dans le calme et l'apaisement qui l'entourent, elle se souvient de sa mère Sido et de leur lien intense, elle évoque ses relations fortes avec les bêtes et son rapport à l'écriture.
Elle sait que la vieillesse approche, elle pressent qu'elle va au-devant de pertes inévitables, mais ce pressentiment a la beauté des crépuscules : elle se montre attentive tout à ce que le lieu, la nature, les présences lui offrent.
Demain, je surprendrai l'aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle... Le chemin de côte qui remonte de la nuit, de la brume et de la mer... Et puis le bain, le travail, le repos... Comme tout pourrait être simple... Aurais-je atteint ici ce que l'on ne recommence point ?
Ses ressentis et émotions sont soulignés par une écriture subtile :
Je crois que la présence, en nombre, de l'être humain fatigue les plantes. Une exposition horticole pâme et meurt presque chaque soir, quand on lui a rendu trop d'hommages; j'ai trouvé mon jardin las après le départ de mes amis. Peut-être les fleurs sont-elles sensibles au son des voix ? Et les miennes ne sont pas accoutumées plus que moi aux réceptions.
Cependant, signe de l'impermanence des choses, et des attachements, cette maison ne sera pas la dernière demeure de Colette. En 1938, l'écrivaine se dit lassée par Saint-Tropez. Le village est devenu une station balnéaire, trop fréquentée à son goût. Elle-même a gagné en notoriété et se voit importunée par trop de curieux.
Elle quitte la Côte d'Azur pour rejoindre Paris, dans un appartement sis rue de Beaujolais numéro 9.
Elle écrira encore, se mariera pour la troisième fois, traversera les heures sombres de la deuxième guerre mondiale et connaîtra les honneurs dus à son talent, avant de s'éteindre en 1954.

Images : peinture de la Treille Muscate (peintre malheureusement non identifié) / deux photographies de Colette devant sa maison de la Treille Muscate.

lundi 27 mai 2019

LECTURES : l'expérience de la matière


Je la retrouve, après le virage, 
Elle est encore là, la maison, ni effondrée, ni brûlée. 
Elle est plus vieille que moi,
je l'ai rénovée au temps où moi-même j'avais besoin de me renouveler.
Si elle s'écroulait, je ne m'en mordrais pas les doigts,
et je ne jurerais pas si elle venait à me manquer.
Je peux encore prendre la route,
aller avec un modeste bagage frapper aux portes,
ne plus posséder de clefs.
C'est aux histoires que je dois de me suffire
et moi aussi, je leur suffit.
Avec crayon et papier, je peux écrire même quand
l'encre gèle dans la plume.
Voilà le rôle qui m'a été assigné,
héritage qui ne peut se recevoir ni se transmettre.
Voilà de quoi je suis fait, de pages feuilletées
et puis, de pages reposées.

Casa / Erri De Luca


Erri de Luca est écrivain, ex-militant de Lotta continua, ex-ouvrier. Pendant des années, il a mené de front son besoin de gagner sa vie manuellement et son amour pour les mots. Il a appris le yiddish et l'hébreu de manière autodidacte, s'adonnant à cet apprentissage tôt le matin avant de partir travailler. Il est aussi alpiniste et militant de la cause écologiste (a lutté entre autres contre la construction d'une ligne de TGV censée relier Grenoble à Turin). 



Au cours de ses interviews, il évoque volontiers sa maison, une vieille étable qu'il a rénovée entièrement, à la fin des années 1970.  
"J'ai construit cette maison rurale de mes propres mains. Toutes les briques, toutes les tuiles, toutes le planches sont passées entre mes mains. C'est ici que j'ai dit adieu à mon père et à ma mère, en les serrant une dernière fois entre mes bras. C'est ici, dans le jardin, que sont dispersées les cendres de ma mère.
En 1978, j'ai remis la maison en état avec l'aide de deux maçons de la région de Naples. Ils rentraient chez eux le dimanche et ils revenaient avec une miche de pain cuite au four par leur femme. Impossible d'oublier la saveur de ce pain.
Les arbres du jardin, c'est moi qui les ai plantés. Tandis que pour l'eau, j'ai fait appel à deux vieux sourciers de la région. Ils sont arrivés un matin, ont ingurgité un verre de vin, puis ont cherché une branche en forme d'Y, l'ont dépouillée de son écorce et se sont mis à marcher en la tenant entre leurs mains. A un certain moment, ils se sont arrêtés et ont dit : "Creusez ici". Nous avons trouvé l'eau à la profondeur et dans la quantité qu'ils avaient prévue."

Récemment, Erri de Luca était l'invité de Laure Adler sur France Inter. Voici la retranscription de leur échange alors qu'ils évoquent la maison de l'écrivain :
E.d.L. : Le fait que moi, je vis beaucoup seul, ça aide à percevoir des présences. En plus, autour de moi, il n'y a pas trop de bruit. J'habite dans la campagne, donc... même le dernier soir de l'année, je n'entends rien des feux d'artifices, parce qu'autour de moi, il y a un silence total.
L.A. : Il y a beaucoup de bruit quand même dans la maison où vous habitez complètement isolé. Il y a le bois qui s'exprime, il y a le vent qui s'exprime, et on a l'impression que vous êtes complètement poreux par rapport à tous ces événements, même si vous, vous êtes abrité par la maison.
E.d.L. : Cette espèce d'isolement augmente la capacité de percevoir : de percevoir des phénomènes, des bruits, des odeurs. C'est pour cela que je ne me sens jamais seul, mais toujours habité par une relation avec les choses, par la matière de cette maison que je connais centimètres par centimètres, parce que c'est moi qui l'ai bâtie, il y a beaucoup d'années. Je l'entretiens, je la soigne. Je sais que c'est une matière vivante, même si ce sont des pierres volcaniques, ces pierres, qui pendant les saisons ont des contractions ou des dilatations. C'est une matière vivante, une maison.   
Il existe des images de la maison concernée. Mais les images peuvent être trompeuses, elles peuvent transformer une réalité. Le plus important sans doute est d'écouter ce que la personne concernée dit de son expérience et de son unicité. Le plus important est de lire la poésie en exergue, dans laquelle l'écrivain, à travers sa maison, parle de lui, de son ressenti et de ses émotions.



Sources : 
Il Corriere del Mezzogiorno / 02.08.2010
L'Heure bleue / Laure Adler / France Inter /09.05.2019

Poésie : traduction libre du poème "Casa" / Recueil Solo andata / Feltrinelli / 2005 / texte original ICI

Images : façades / village de Gordes / 2018

lundi 13 mai 2019

PAROLES DE : step by step




Récemment, le musée Louisiana, au Danemark, a consacré une exposition au studio chilien ELEMENTAL, fondé par le lauréat du prix Pritzker 2016, Alejandro Aravena.



Nous préférons construire la moitié d'une bonne maison, 
plutôt qu'un mauvais logement. 
Studio Elemental

Ce studio s'est, entre autres, penché sur les question d'habitat social. D'ici 2050, les deux tiers de la population mondiale seront des urbains, selon les estimations des Nations Unies. Mais où ces habitants seront-ils logés ? Comment ? Les budgets attribués aux logements sociaux sont limités. Pour éviter la multiplication de logements de  fortune, ELEMENTAL propose des solutions radicales et innovantes, en faisant appel aux ressources des personnes concernées.


Vous fournissez le cadre et les familles prennent le relais.

Afin de limiter les coûts et de permettre l'accès à un habitat en dur, décent et harmonieux, le studio propose de fournir des moitiés de maison, et de laisser les habitants construire le reste, au fur et à mesure de leurs possibilités. Charge à eux de s'approprier leur habitation avec leur propre investissement, en temps, en travail et en argent.


Engager la communauté dans le processus

Les maisons proposées par ELEMENTAL n'ont pas coûté aux pouvoirs publics plus de 10'000 dollars par unité familiale. Cela équivaut au prix d'un logement en HLM, exigu, confiné et limité. Or, grâce à ce système ouvert, les gens concernés et impliqués font partie de la solution et non pas du problème.


Unir les forces et répartir les tâches.

Les collectivités fournissent le terrain, les murs porteurs, la cuisine, la salle de bain, les escaliers, tout ce qu'un particulier aurait de la peine à réaliser par lui-même. A sa charge, en contrepartie, les murs en brique, les peintures, et l'agrandissement ultérieur de l'habitat par des pièces supplémentaires.


Utiliser la capacité des gens à construire

Cette solution par ajouts permet de freiner la tendance actuelle qui tend à réduire la superficie de l'espace accordé et à déplacer les populations vers les périphéries.

Il est intéressant d'écouter l'exposé présenté par Alejandro Avarena au TED-Global 2014. Il y explique sa vision du rôle que peut jouer l'architecture face aux vastes mouvements de population qui sont en train de se mettre en place et aux différents défis qu'ils posent au politique. En voici un extrait :
Il y a dix ans, dans la ville de Iquique, on nous a demandé de réfléchir au moyen de reloger une centaine de familles, qui avaient occupé illégalement un terrain au centre de la ville. L'Etat nous a octroyé un budget de 10'000 dollars par famille et nous avons entamé une réflexion avec les gens. L'argent imparti devait inclure l'achat du terrain, les infrastructures et la construction. Problème : ce montant ne permettait de construire que 30 maisons individuelles, ou 60 maisons mitoyennes ou alors des HLM en hauteur pour les 100 ménages. Refus total des habitants. Au final, la solution élaborée avec eux a été de construire des moitiés de maisons, qu'ils n'auraient pu mettre en place par eux-mêmes et de les laisser compléter leur habitat par leurs propres moyens.          Ainsi, ils restaient inclus dans la ville, proches de leurs emplois et des facilités, et évitaient d'être marginalisés.
La voie de la participation n'est pas forcément la plus facile à mettre en place. Quand les personnes impliquées peuvent donner de la voix, le processus prend toujours du temps. Mais cette recherche d'un habitat conçu pour, avec et par ses habitants se révélera certainement payante à long terme, en favorisant l'intégration et la connexion parmi les différents acteurs. En matière de logement, comme dans d'autres domaines, les réponses adéquates ne peuvent provenir que des personnes concernées, se basant sur leur expérience, leurs ressentis et leurs besoins.

Images : entrée de l'exposition au musée Louisiane / photographies du studio ELEMENTAL présentant des  réalisations à Iquique (Chili) / Monterrey (Mexique)

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