lundi 22 juillet 2019

PAROLES DE : Colette et sa (peut-être) dernière maison


Je l'ai trouvée au bord d'une route que craignent les automobiles, et derrière la plus banale grille... une maison petite, basse d'étage... sa terrasse est couverte de glycine... la mer limite, continue, prolonge, ennoblit, enchante cette parcelle d'un lumineux rivage [...]. Ici je suis libre maintenant de vivre, si je veux, de mourir, si je peux...


Plusieurs maisons ont compté dans la vie de l'écrivain Colette. Parmi celles-ci : sa maison natale, à Saint-Sauveur-en Puisaye, la maison de Besançon où elle passa sept ans entre 1902 et 1908, son appartement parisien, donnant sur les jardins du Palais-Royal, et puis, il y a eu La Treille Muscate, à Saint-Tropez où elle s'installa à partir de 1925.
Dans La naissance du jour, un livre qui tient peut-être davantage du journal que du roman, fortement imprégné d'éléments autobiographiques, Colette s'épanche. Elle parle d'elle au travers de son cadre de vie. Elle se sent vieille (elle a 54 ans, et pour une femme née en 1873, c'est un âge qui pèse lourd sur sa perception de la vie et des opportunités qui lui sont encore offertes).

Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l'écoute, pendant que s'écoule la brève nuit intérieure qui succède immédiatement ici, à l'heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petite braises entre ses élytres, l'oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d'un bleu rigide qui s'attendrira vers la chute du jour.Est-ce ma dernière maison ? Celle qui me verra fidèle, celle que je n'abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu'elle ne peut connaître de rivales.
Dans ce livre, l'écrivaine exprime son amour et son attachement pour la maison qui l'accueille, à travers une description attentive du quotidien, du paysage, du jardin - fleurs, plantes, oiseaux - qui l'entourent. Elle décrit à la manière d'un peintre impressionniste chacune de ses perceptions et sensations.
Cette oeuvre évoque une étape marquante de son existence. On pourrait dire qu'elle a pour sujet le renoncement. Colette paraît dire définitivement adieu à sa jeunesse, renoncer à la vie tumultueuse qui fut la sienne, à ses amours, à ses passions. A la Treille Muscate, dans le calme et l'apaisement qui l'entourent, elle se souvient de sa mère Sido et de leur lien intense, elle évoque ses relations fortes avec les bêtes et son rapport à l'écriture.
Elle sait que la vieillesse approche, elle pressent qu'elle va au-devant de pertes inévitables, mais ce pressentiment a la beauté des crépuscules : elle se montre attentive tout à ce que le lieu, la nature, les présences lui offrent.
Demain, je surprendrai l'aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle... Le chemin de côte qui remonte de la nuit, de la brume et de la mer... Et puis le bain, le travail, le repos... Comme tout pourrait être simple... Aurais-je atteint ici ce que l'on ne recommence point ?
Ses ressentis et émotions sont soulignés par une écriture subtile :
Je crois que la présence, en nombre, de l'être humain fatigue les plantes. Une exposition horticole pâme et meurt presque chaque soir, quand on lui a rendu trop d'hommages; j'ai trouvé mon jardin las après le départ de mes amis. Peut-être les fleurs sont-elles sensibles au son des voix ? Et les miennes ne sont pas accoutumées plus que moi aux réceptions.
Cependant, signe de l'impermanence des choses, et des attachements, cette maison ne sera pas la dernière demeure de Colette. En 1938, l'écrivaine se dit lassée par Saint-Tropez. Le village est devenu une station balnéaire, trop fréquentée à son goût. Elle-même a gagné en notoriété et se voit importunée par trop de curieux.
Elle quitte la Côte d'Azur pour rejoindre Paris, dans un appartement sis rue de Beaujolais numéro 9.
Elle écrira encore, se mariera pour la troisième fois, traversera les heures sombres de la deuxième guerre mondiale et connaîtra les honneurs dus à son talent, avant de s'éteindre en 1954.

Images : peinture de la Treille Muscate (peintre malheureusement non identifié) / deux photographies de Colette devant sa maison de la Treille Muscate.

lundi 27 mai 2019

LECTURES : l'expérience de la matière


Je la retrouve, après le virage, 
Elle est encore là, la maison, ni effondrée, ni brûlée. 
Elle est plus vieille que moi,
je l'ai rénovée au temps où moi-même j'avais besoin de me renouveler.
Si elle s'écroulait, je ne m'en mordrais pas les doigts,
et je ne jurerais pas si elle venait à me manquer.
Je peux encore prendre la route,
aller avec un modeste bagage frapper aux portes,
ne plus posséder de clefs.
C'est aux histoires que je dois de me suffire
et moi aussi, je leur suffit.
Avec crayon et papier, je peux écrire même quand
l'encre gèle dans la plume.
Voilà le rôle qui m'a été assigné,
héritage qui ne peut se recevoir ni se transmettre.
Voilà de quoi je suis fait, de pages feuilletées
et puis, de pages reposées.

Casa / Erri De Luca


Erri de Luca est écrivain, ex-militant de Lotta continua, ex-ouvrier. Pendant des années, il a mené de front son besoin de gagner sa vie manuellement et son amour pour les mots. Il a appris le yiddish et l'hébreu de manière autodidacte, s'adonnant à cet apprentissage tôt le matin avant de partir travailler. Il est aussi alpiniste et militant de la cause écologiste (a lutté entre autres contre la construction d'une ligne de TGV censée relier Grenoble à Turin). 



Au cours de ses interviews, il évoque volontiers sa maison, une vieille étable qu'il a rénovée entièrement, à la fin des années 1970.  
"J'ai construit cette maison rurale de mes propres mains. Toutes les briques, toutes les tuiles, toutes le planches sont passées entre mes mains. C'est ici que j'ai dit adieu à mon père et à ma mère, en les serrant une dernière fois entre mes bras. C'est ici, dans le jardin, que sont dispersées les cendres de ma mère.
En 1978, j'ai remis la maison en état avec l'aide de deux maçons de la région de Naples. Ils rentraient chez eux le dimanche et ils revenaient avec une miche de pain cuite au four par leur femme. Impossible d'oublier la saveur de ce pain.
Les arbres du jardin, c'est moi qui les ai plantés. Tandis que pour l'eau, j'ai fait appel à deux vieux sourciers de la région. Ils sont arrivés un matin, ont ingurgité un verre de vin, puis ont cherché une branche en forme d'Y, l'ont dépouillée de son écorce et se sont mis à marcher en la tenant entre leurs mains. A un certain moment, ils se sont arrêtés et ont dit : "Creusez ici". Nous avons trouvé l'eau à la profondeur et dans la quantité qu'ils avaient prévue."

Récemment, Erri de Luca était l'invité de Laure Adler sur France Inter. Voici la retranscription de leur échange alors qu'ils évoquent la maison de l'écrivain :
E.d.L. : Le fait que moi, je vis beaucoup seul, ça aide à percevoir des présences. En plus, autour de moi, il n'y a pas trop de bruit. J'habite dans la campagne, donc... même le dernier soir de l'année, je n'entends rien des feux d'artifices, parce qu'autour de moi, il y a un silence total.
L.A. : Il y a beaucoup de bruit quand même dans la maison où vous habitez complètement isolé. Il y a le bois qui s'exprime, il y a le vent qui s'exprime, et on a l'impression que vous êtes complètement poreux par rapport à tous ces événements, même si vous, vous êtes abrité par la maison.
E.d.L. : Cette espèce d'isolement augmente la capacité de percevoir : de percevoir des phénomènes, des bruits, des odeurs. C'est pour cela que je ne me sens jamais seul, mais toujours habité par une relation avec les choses, par la matière de cette maison que je connais centimètres par centimètres, parce que c'est moi qui l'ai bâtie, il y a beaucoup d'années. Je l'entretiens, je la soigne. Je sais que c'est une matière vivante, même si ce sont des pierres volcaniques, ces pierres, qui pendant les saisons ont des contractions ou des dilatations. C'est une matière vivante, une maison.   
Il existe des images de la maison concernée. Mais les images peuvent être trompeuses, elles peuvent transformer une réalité. Le plus important sans doute est d'écouter ce que la personne concernée dit de son expérience et de son unicité. Le plus important est de lire la poésie en exergue, dans laquelle l'écrivain, à travers sa maison, parle de lui, de son ressenti et de ses émotions.



Sources : 
Il Corriere del Mezzogiorno / 02.08.2010
L'Heure bleue / Laure Adler / France Inter /09.05.2019

Poésie : traduction libre du poème "Casa" / Recueil Solo andata / Feltrinelli / 2005 / texte original ICI

Images : façades / village de Gordes / 2018

lundi 13 mai 2019

PAROLES DE : step by step




Récemment, le musée Louisiana, au Danemark, a consacré une exposition au studio chilien ELEMENTAL, fondé par le lauréat du prix Pritzker 2016, Alejandro Aravena.



Nous préférons construire la moitié d'une bonne maison, 
plutôt qu'un mauvais logement. 
Studio Elemental

Ce studio s'est, entre autres, penché sur les question d'habitat social. D'ici 2050, les deux tiers de la population mondiale seront des urbains, selon les estimations des Nations Unies. Mais où ces habitants seront-ils logés ? Comment ? Les budgets attribués aux logements sociaux sont limités. Pour éviter la multiplication de logements de  fortune, ELEMENTAL propose des solutions radicales et innovantes, en faisant appel aux ressources des personnes concernées.


Vous fournissez le cadre et les familles prennent le relais.

Afin de limiter les coûts et de permettre l'accès à un habitat en dur, décent et harmonieux, le studio propose de fournir des moitiés de maison, et de laisser les habitants construire le reste, au fur et à mesure de leurs possibilités. Charge à eux de s'approprier leur habitation avec leur propre investissement, en temps, en travail et en argent.


Engager la communauté dans le processus

Les maisons proposées par ELEMENTAL n'ont pas coûté aux pouvoirs publics plus de 10'000 dollars par unité familiale. Cela équivaut au prix d'un logement en HLM, exigu, confiné et limité. Or, grâce à ce système ouvert, les gens concernés et impliqués font partie de la solution et non pas du problème.


Unir les forces et répartir les tâches.

Les collectivités fournissent le terrain, les murs porteurs, la cuisine, la salle de bain, les escaliers, tout ce qu'un particulier aurait de la peine à réaliser par lui-même. A sa charge, en contrepartie, les murs en brique, les peintures, et l'agrandissement ultérieur de l'habitat par des pièces supplémentaires.


Utiliser la capacité des gens à construire

Cette solution par ajouts permet de freiner la tendance actuelle qui tend à réduire la superficie de l'espace accordé et à déplacer les populations vers les périphéries.

Il est intéressant d'écouter l'exposé présenté par Alejandro Avarena au TED-Global 2014. Il y explique sa vision du rôle que peut jouer l'architecture face aux vastes mouvements de population qui sont en train de se mettre en place et aux différents défis qu'ils posent au politique. En voici un extrait :
Il y a dix ans, dans la ville de Iquique, on nous a demandé de réfléchir au moyen de reloger une centaine de familles, qui avaient occupé illégalement un terrain au centre de la ville. L'Etat nous a octroyé un budget de 10'000 dollars par famille et nous avons entamé une réflexion avec les gens. L'argent imparti devait inclure l'achat du terrain, les infrastructures et la construction. Problème : ce montant ne permettait de construire que 30 maisons individuelles, ou 60 maisons mitoyennes ou alors des HLM en hauteur pour les 100 ménages. Refus total des habitants. Au final, la solution élaborée avec eux a été de construire des moitiés de maisons, qu'ils n'auraient pu mettre en place par eux-mêmes et de les laisser compléter leur habitat par leurs propres moyens.          Ainsi, ils restaient inclus dans la ville, proches de leurs emplois et des facilités, et évitaient d'être marginalisés.
La voie de la participation n'est pas forcément la plus facile à mettre en place. Quand les personnes impliquées peuvent donner de la voix, le processus prend toujours du temps. Mais cette recherche d'un habitat conçu pour, avec et par ses habitants se révélera certainement payante à long terme, en favorisant l'intégration et la connexion parmi les différents acteurs. En matière de logement, comme dans d'autres domaines, les réponses adéquates ne peuvent provenir que des personnes concernées, se basant sur leur expérience, leurs ressentis et leurs besoins.

Images : entrée de l'exposition au musée Louisiane / photographies du studio ELEMENTAL présentant des  réalisations à Iquique (Chili) / Monterrey (Mexique)

mercredi 24 avril 2019

EXPÉRIENCE : l'esprit d'un lieu



Où que nous allions, où que nous soyons, quoiqu'il arrive, quelle que soit l'heure, ou la date indiquée par le calendrier, nous n'avons jamais que des moments à vivre. 
Il serait donc légitime de vouloir profiter un maximum de nos moments, tant que c'est possible. Il faut pour cela être attentif à - et dans - l'instant présent, parce qu'il s'envole rapidement, et qu'il est très facile de se laisser enfermer dans les paysages sensoriels et mentaux, de faire une fixation sur leurs habitants et énergies, et de perdre rapidement contact avec soi-même, les autres et le monde. Jon Kabat-Zinn / L'éveil des sens

C'est un petit restaurant sans prétention, presque une gargote, un troquet. On passe cent fois devant et l'on ne s'y arrête pas. Rien n'invite à se poser là. Mais l'autre jour, assoiffée, j'y a fait une halte pour me désaltérer.

Il était onze heures. En sirotant mon soda, sur la terrasse encore déserte, je me suis surprise à me sentir détendue et étrangement apaisée. Étonnamment, j'ai commencé me recentrer, à respirer profondément et à regarder autour de moi. J'ai réalisé que cet endroit m'invitait à la pure présence et à l'observation bienveillante.

La terrasse apparaissait au prime abord mal entretenue. De vieux parasols, portant un slogan publicitaire délavé, quelques pots ébréchés, avec de pauvres plantes poussives décoraient cet espace. Le mobilier - tables et chaises - se révélait plutôt disgracieux et bon marché. A côté de la porte d'entrée s'accumulaient en désordre divers meubles et accessoires. La carte présentant le menu, délavée, avait été épinglée à un panneau de guingois. Tout cela rendait l'ensemble plutôt affligeant, presque repoussant. Manger là ? Cela ne donnait pas envie. Imaginer l'intérieur, la cuisine entretenue comme l'extérieur n'offrait rien de ragoûtant.

Et pourtant... pourtant, l'endroit offrait de précieux avantages à qui voulait bien prendre la peine de l'observer. L'espace occupait l'angle entre deux ruelles peu empruntées, à quelques pas du Léman. Pour amorcer le virage sans visibilité, les rares conducteurs devaient ralentir. Peu de véhicules par conséquent et aucun bruit invasif. Une petite haie séparait la terrasse du trottoir et de joyeux trilles émanaient des branchages. Un jardin fleuri embaumant le lilas s'étendait jusqu'au lac. Depuis les tables, on percevait des mâts en train de voguer. Des promeneurs suivaient les rives, en rêvant ou en devisant calmement. Une brise légère, probablement due à l'orientation de la terrasse, caressait l'espace.

La superficie était de belles dimensions et les tables, apposées contre la haie, judicieusement disposées. Chacune offrait un dégagement sur le lac et la verdure. Le consommateur, calé dans sa chaise, pouvait apercevoir toute une déclinaison de fleurs, leurs multiples couleurs. C'était un endroit où l'on pouvait s'imaginer être installé à son aise, entouré, sans être dérangé par les conversations des voisins. Après un moment d'observation, cet endroit en retrait s'est révélé attrayant et apaisant. Aussi, je me suis surprise à en refaire mentalement l'aménagement. Trois fois rien : j'aurais volontiers changé les parasols déprimants, disposé des plantes joyeuses dans des pots classieux, déniché des nappes bariolées, déblayé l'inutile, rangé, balayé. Avec un peu d'énergie et d'imagination, la terrasse aurait pu devenir un endroit chaleureux et accueillant.

Les lieux, comme les gens, ont leur histoire, leur potentiel, leurs qualités. Les lieux, comme les gens, ont besoin d'être aimés, compris, mis en valeur. Il suffit de peu pour leur rendre leur beauté, les enjoliver. Il suffit de les percevoir, de les imaginer. J'ai quitté la terrasse et le troquet un peu à regret. Je m'étais sentie bien durant cette halte, toute à mon expérience dépourvue d'à-priori, pleinement présente à l'esprit de ce lieu, et j'aurais voulu en le quittant qu'il devienne aimable et plaisant pour une multitude de gens.





Images : quelques vues plaisantes du quartier du Panier à Marseille.


jeudi 11 avril 2019

EXPÉRIENCES : d'un espace à un autre
















Vivre, c'est passer d'un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner.
Georges PEREC, Espèce d'espaces



Déménager, ça nous arrive à tous, plusieurs fois au cours de notre existence. On peut le faire par choix, par décision personnelle. On peut aussi y être contraint. Quels que soient les motifs qui nous poussent à changer de logement – positifs, ou nettement moins positifs, faisant suite à un désir profond ou par obligation – cela implique toujours une décharge de stress physique, émotionnel et mental. Ce changement, qui est à la base géographique et spatial, nous soumet à des perturbations qui touchent notre organisme en entier, notre corps, nos émotions et nos pensées. 

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Changer de lieu de vie implique tout d'abord un intense travail, un gros investissement physique et psychique, une surcharge de tâches à accomplir, des recherches et des démarches à entreprendre. 
A ces dépenses énergétiques s'ajoutent des coûts supplémentaires qui peuvent mettre à mal notre budget (frais de nettoyage, location de véhicule, entreprise de déménagement, menus travaux ou réparations plus importantes).  
Pour faire face à tous les aspects pratiques, on trouve désormais facilement des check-lists, qui nous aident à nous organiser. Ces pense-bêtes nous permettent de procéder étape par étape et soulagent notre mental très sollicité.

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Sur le plan émotionnel, même si nous sommes portés par notre élan, demandeurs du changement et boostés par la nouveauté, nous pouvons être passablement ébranlés au cours de ce processus. Nous nous retrouvons confrontés à toutes sortes de séparations, nous voyons émerger toutes sortes d'émotions. Ces émotions sont liées aux lieux que nous allons quitter (leur intensité sera à la mesure de l'expérience qui se termine). Elles sont liées aussi à tous les objets que nous devons examiner, pour pouvoir trier et choisir ce que nous allons emporter et ce que nous allons laisser. Nous défaire alors d'un certain nombre de nos possessions – même reconnues inutiles – n'est jamais anodin. Tout cela provoque en nous un intense travail intérieur. 

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Avant de partir ailleurs découvrir de nouveaux rythmes et habitudes, il est utile d'identifier l'ensemble de ce qui a fait notre vie "ici" et d'en faire l'expérience au présent.


1/ Prendre pleinement la mesure de ce que nous quittons : En quittant un logement, on ne quitte pas que des murs, on quitte des habitudes, des trajets, un voisinage (humain, naturel, architectural). On quitte un ensemble de perceptions, des sensations visuelles et sonores, des odeurs particulières. Réaliser cela et prendre conscience de tout ce que nous allons abandonner nous permettra d'amorcer en douceur le virage que nous entreprenons.
  
2/ Dire au revoir : Comme pour toute séparation, dire au revoir à ce que l'on quitte constitue un rituel bénéfique. 
Dire au revoir, c'est-à-dire faire une sorte d'état des lieux (un peu comme celui qui nous est imposé par les gérances lors de la remise des locaux). 
Ici, il va concerner notre vécu émotionnel et sensitif. Nous pouvons parcourir les locaux, mais aussi sillonner les environs, emprunter des parcours connus pour prendre toute la mesure de ce que nous lâchons. 
Durant  cette dernière balade en pleine conscience, nous allons expérimenter à travers nos sens et nos émotions les échos du changement en nous.

Pour nous aider à vivre ce moment chargé de sens, n'hésitons pas à photographier, dessiner, rédiger un poème ou prendre des notes. C'est une manière d'ancrer l'expérience en nous-mêmes.

3/ Tenir compte de nos émotions et de nos messages corporels: Rester ancré dans le présent nous permet de prendre en compte notre charge émotionnelle et ses manifestations. Ce n'est pas parce qu'on part rempli d'espoir, pour trouver mieux (un espace plus grand, plus pratique, plus avantageux) qu'on ne va pas ressentir de la fatigue physique et mentale, provoquée par toutes les énergies mobilisées. 
En partant, nous pouvons constater que nous quittons une vue plaisante se déployant sous notre fenêtre / ou des sons qui nous émouvaient / ou une voisine aimable avec laquelle nous avions grand plaisir à échanger / ou encore un trajet en bus plaisant.  
Nous pouvons aussi quitter des choses désagréables : un environnement bruyant, des relations de voisinage pénibles, un habitat dont l’exiguïté était source de tensions. Nous pouvons aussi éprouver du soulagement à partir. 
Nous partons avec toute une palette de ressentis, chargés d'attentes, mais avec une part d'interrogation, sans trop savoir encore ce que nous allons trouver ailleurs.

4/ Apprivoiser la nouveauté : A l'aide de notre check-list, nous effectuons tâche après tâche. Nous sommes présents à ce que nous faisons, moment après moment. Nous restons dans l'ici et le maintenant, et c'est une manière de prendre soin de nous, sans trop forcer, sans trop exiger de nous. 
Ainsi, après avoir emménagé, nous ne sommes pas obligés de nous ruer pour tout mettre en place, tout monter, tout visser, tout installer au plus vite. 
Ecouter notre corps sera sans doute la meilleure manière de trouver le bon rythme, en évitant de nous épuiser.
Nous pouvons certes respecter des échéances et aménager notre nouvelle maison de façon à ce qu'elle nous assure le confort nécessaire. Mais pourquoi ne pas nous permettre aussi de nous donner du temps pour prendre nos repères dans notre nouveau lieu de vie ? 
Pourquoi ne pas nous laisser quelques jours pour arriver, humer l'atmosphère, à la manière des chats, grands enseignants en art de vivre ? Pourquoi ne pas nous autoriser à accueillir paisiblement la multitude de nouvelles sensations et informations qui nous parviennent ? 
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Un déménagement est sans doute un événement stressant (plus exactement : une suite d'événements stressants). Mais c'est probablement notre tendance à nous projeter vers son achèvement qui le rend particulièrement stressant. Rien ne nous oblige à nous laisser submerger par notre désir "d'arriver" et de parvenir à "tout terminer" (de toute façon, rien ne sera jamais vraiment terminé...) Nous pouvons faire en sorte que notre déménagement soit géré pas après pas, au présent, avec organisation, confiance et ... une certaine dose de curiosité. 
Pourquoi, du reste, ne pas partir à la découverte de notre nouvel environnement, avec des exercices déjà expérimentés ICI et ICI ?
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Déménager, changer d'habitat : une manière de négocier les tournants de la vie, une métaphore de tous nos changements, imposés ou choisis, passés et à vivre.
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Images : parc de Rugstedgaard / Rungsted Kyst // façade de maison à Ishoj / Danemark

lundi 25 mars 2019

EXPÉRIENCES : habiter le monde



"Habiter, signifie plus que se loger"


A ne pas manquer sur Arte: Habiter le monde, deuxième saison d'une série documentaire proposée par le philosophe Philippe Simay. Celui-ci est parti à la découverte des habitats les plus étonnants de la planète. En 2016 étaient présentés les dix premiers reportages. On peut voir à présent la suite : en tout vingt films passionnants sur différentes manières de concevoir sa maison à travers le monde. 
Que ce soient les forteresses construites par les Hakkas en Chine, le village scientifique de Ny-Alesund au nord de la Norvège ou encore les "phutukus" des Chipayas en Bolivie, il est toujours impressionnant de découvrir comment l'humain invente des manières singulières pour vivre dans le milieu qui l'accueille.


Observant ces constructions aux quatre coins de la planète, on réalise qu'elles ne tiennent pas compte uniquement de la géographie et de la nature des terrains, des conditions climatiques, des matériaux à disposition, mais également des besoins de connexion des populations concernées. Partout dans le monde, les hommes inventent des manières originales pour cohabiter de manière solidaire. Par exemple, le village de Masoudeh en Iran dispose d'un réseau de toits reliés les uns aux autres, disponibles pour des activités publiques durant la journée (promenades, parties de football, etc) et qui reviennent à un usage privé, le soir venu. Dans la favela de Tavares Bastos, à Rio, où les passages peuvent être extrêmement étroits, des maisons agglutinées s'ouvrent sur un petit stade multifonctionnel, surmonté d'un filet, où l'on peut jouer au football ou organiser des manifestations publiques.
Quant à la nature, étonnamment ce ne sont pas les habitants les plus favorisés qui semblent le plus la respecter. Chez les Chipayas, Indiens que les conflits avec d'autres tribus ont repoussés vers un territoire particulièrement rude, soumis à des conditions extrêmement rigoureuses, on constate un respect sans pareil pour leur environnement. 

Voici ce que Philippe Simay confiait récemment au journal L'humanité ** :

L’habitat ne se réduit pas à de la technique architecturale. Il touche à des débats de valeurs. Toutes les grandes questions de société, tous les rapports de forces, toutes les luttes viennent s’inscrire dans l’espace. Kant considérait que la terre étant ronde, on n’a pas d’autre choix que d’imaginer un droit de visite, un droit d’hospitalité. On est voué à se rencontrer un jour et, donc, à s’interroger sur la façon, non pas seulement dont on occupe l’espace, mais dont on le partage. Habiter, c’est moins prendre place que donner une place.






















En tant que maître de conférences en philosophie au sein d’une école d’architecture, mon travail consiste à fournir des outils aux futurs architectes et urbanistes, des outils pour produire la ville. Mais les professionnels doivent sortir de leur position d’expertise et apprendre à coproduire la ville avec les habitants. Il est essentiel de se départir d’une approche de l’espace qui reste encore trop souvent intellectualiste. Pour ma part, je défends donc, effectivement, une approche sensible de l’architecture et de la ville, partant du corps du citadin et essayant de replacer l’habitant au cœur de tous les processus. L’architecture, ce n’est pas que la vue ou le jeu des formes, c’est d’abord une expérience liée au toucher, à l’odorat, aux affects, aux souvenirs. C’est cette idée qui m’a conduit à m’extraire moi aussi de ma chaire pour me lancer dans Habiter le monde. On ne philosophe pas qu’avec sa tête, on philosophe également avec son corps. Et les voyages, le philosophe les entreprend avec ses concepts, mais aussi, peut-être, pour s’en débarrasser et se rendre à nouveau disponible à l’événement.

... quelques pistes pour réinventer notre rapport à l’espace, qui ne doit plus être seulement une ressource exploitable et transformable, mais un souci partagé. 




"Je défends une approche sensible de l'architecture et de la ville, partant du corps du citadin et essayant de replacer l'habitant au cœur de tous les processus."

A (re)découvrir en replay sur le site d'Arte.tv / ou sur le site youtube.
** L'humanité / 05.02.2019 / interview de Laurent Etre

Images : Phutuku des Chipaya / Altiplano bolivien
Les Tulous  forteresses du peuple Hakka / Chine
Village de Massouleh / Iran 
Favela de Tavares Bastos / Rio de Janeiro / Brésil 

lundi 11 mars 2019

EXPÉRIENCES : pourquoi gaspiller ?













La Fondation Cognacq-Jay basée à Paris, décerne depuis quelques années un prix qui se veut un encouragement de l'innovation au service de l'intérêt général.


En 2018 il a été attribué à Faire avec, une association créée par trois architectes, Clotilde Buisson, Gwenaëlle Rivière et Clara Piolatto.
Par leur initiative, ces trois jeunes femmes ont décidé d'améliorer divers habitats précaires en utilisant des matériaux inexploités.
La réalité de l'habitat précaire en France ce sont : deux millions de personnes privées de confort, pas d'eau courante, ni de douche, pas de WC intérieur, ou de coin cuisine, plus d'un million de copropriétaires en difficultés et trois millions et demi de personnes ayant souffert du froid pour des raisons liées à la précarité énergétique.
(d'après les chiffres fournis par la Fondation Abbé Pierre en 2017)

















Écoutons le témoignage de Clara Piolatto, une des trois initiatrices:


"On récupère des matériaux qui sont généralement des non livrables ou des surplus ou des rebuts de fournisseurs ou de chantiers. On vient récupérer ce qui pourrait être mis à la benne. On récolte avant que ce soit mis à la poubelle et que ça finisse en déchet. C'est du carrelage, du parquet, du papier peint, de la finition, des lampes de chevet. On met en valeur les assemblages de ces matériaux qui sont disparates, puisqu'on récupère sur différents points de collecte, sur différents chantiers.
On regarde ce qu'on a et on regarde avec les personnes concernées comment les assembler en fonction de leurs besoins.
L'idée, c'est vraiment de valoriser l'économie circulaire et de dire : non, c'est pas possible de jeter ça, c'est neuf et on le récupère et on le met en œuvre là où on en a besoin." 

Un exemple pratique : dans un Centre d'hébergement et de réinsertion sociale géré par Emmaüs, en région parisienne, elles transforment les chambres collectives en chambres individuelles :

"Une fois par semaine, on se rend au Centre et on propose différents ateliers pour toucher un maximum de personnes selon leurs centres d'intérêt. Par exemple, on monte une maquette tous ensemble de l'existant pour rendre compte de ce qu'il y a aujourd'hui et voir comment on pourrait le transformer. On a aussi un atelier corps et bien-être pour justement s'installer dans les différents espaces du centre. Et, par l'intermédiaire de la reprise de conscience de son corps, voir comment il évolue dans l'espace du centre."

Comme on peut le constater, leur intervention ne se limite pas aux locaux, mais elle s'intéresse également à la relation entre les individus et les lieux qu'ils occupent. L’association organise par exemple des activités autour du corps dans l’espace avec une danseuse, afin d'aider à mieux percevoir son environnement. Elle propose aussi des ateliers avec un photographe, dans lesquels chaque habitant inscrit la mémoire du lieu existant ainsi que l’utopie du lieu à construire.


Faire avec s'oriente vers trois types de publics et d'habitats :
1/ Les logements individuels, avec des propriétaires occupants dits "précaires", qui ne sont pas en mesure d'entretenir leur logement.
2/ Les copropriétés dégradées.
3/ Les centres d'hébergement, avec des occupants en phase de réinsertion, par le biais du passage des chambres collectives aux chambres individuelles.



Avec des projets passionnants comme celui-ci, on constate qu'un peu partout sont en train d'émerger des initiatives anti-gaspillage, qui impliquent les populations concernées, qui promeuvent une nouvelle manière de tisser ou réparer du lien au travers de l'habitat et qui évitent la destruction absurde de matériaux aptes à l'emploi.

Source : L'esprit d'initiative / France Inter / 08.03.2019
Images : Illustrations de Joost Swarte / Gemeente museum / Den Haag / 2018

copyright © daniela dahler 2018