jeudi 11 avril 2019

EXPÉRIENCES : d'un espace à un autre
















Vivre, c'est passer d'un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner.
Georges PEREC, Espèce d'espaces



Déménager, ça nous arrive à tous, plusieurs fois au cours de notre existence. On peut le faire par choix, par décision personnelle. On peut aussi y être contraint. Quels que soient les motifs qui nous poussent à changer de logement – positifs, ou nettement moins positifs, faisant suite à un désir profond ou par obligation – cela implique toujours une décharge de stress physique, émotionnel et mental. Ce changement, qui est à la base géographique et spatial, nous soumet à des perturbations qui touchent notre organisme en entier, notre corps, nos émotions et nos pensées. 

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Changer de lieu de vie implique tout d'abord un intense travail, un gros investissement physique et psychique, une surcharge de tâches à accomplir, des recherches et des démarches à entreprendre. 
A ces dépenses énergétiques s'ajoutent des coûts supplémentaires qui peuvent mettre à mal notre budget (frais de nettoyage, location de véhicule, entreprise de déménagement, menus travaux ou réparations plus importantes).  
Pour faire face à tous les aspects pratiques, on trouve désormais facilement des check-lists, qui nous aident à nous organiser. Ces pense-bêtes nous permettent de procéder étape par étape et soulagent notre mental très sollicité.

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Sur le plan émotionnel, même si nous sommes portés par notre élan, demandeurs du changement et boostés par la nouveauté, nous pouvons être passablement ébranlés au cours de ce processus. Nous nous retrouvons confrontés à toutes sortes de séparations, nous voyons émerger toutes sortes d'émotions. Ces émotions sont liées aux lieux que nous allons quitter (leur intensité sera à la mesure de l'expérience qui se termine). Elles sont liées aussi à tous les objets que nous devons examiner, pour pouvoir trier et choisir ce que nous allons emporter et ce que nous allons laisser. Nous défaire alors d'un certain nombre de nos possessions – même reconnues inutiles – n'est jamais anodin. Tout cela provoque en nous un intense travail intérieur. 

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Avant de partir ailleurs découvrir de nouveaux rythmes et habitudes, il est utile d'identifier l'ensemble de ce qui a fait notre vie "ici" et d'en faire l'expérience au présent.


1/ Prendre pleinement la mesure de ce que nous quittons : En quittant un logement, on ne quitte pas que des murs, on quitte des habitudes, des trajets, un voisinage (humain, naturel, architectural). On quitte un ensemble de perceptions, des sensations visuelles et sonores, des odeurs particulières. Réaliser cela et prendre conscience de tout ce que nous allons abandonner nous permettra d'amorcer en douceur le virage que nous entreprenons.
  
2/ Dire au revoir : Comme pour toute séparation, dire au revoir à ce que l'on quitte constitue un rituel bénéfique. 
Dire au revoir, c'est-à-dire faire une sorte d'état des lieux (un peu comme celui qui nous est imposé par les gérances lors de la remise des locaux). 
Ici, il va concerner notre vécu émotionnel et sensitif. Nous pouvons parcourir les locaux, mais aussi sillonner les environs, emprunter des parcours connus pour prendre toute la mesure de ce que nous lâchons. 
Durant  cette dernière balade en pleine conscience, nous allons expérimenter à travers nos sens et nos émotions les échos du changement en nous.

Pour nous aider à vivre ce moment chargé de sens, n'hésitons pas à photographier, dessiner, rédiger un poème ou prendre des notes. C'est une manière d'ancrer l'expérience en nous-mêmes.

3/ Tenir compte de nos émotions et de nos messages corporels: Rester ancré dans le présent nous permet de prendre en compte notre charge émotionnelle et ses manifestations. Ce n'est pas parce qu'on part rempli d'espoir, pour trouver mieux (un espace plus grand, plus pratique, plus avantageux) qu'on ne va pas ressentir de la fatigue physique et mentale, provoquée par toutes les énergies mobilisées. 
En partant, nous pouvons constater que nous quittons une vue plaisante se déployant sous notre fenêtre / ou des sons qui nous émouvaient / ou une voisine aimable avec laquelle nous avions grand plaisir à échanger / ou encore un trajet en bus plaisant.  
Nous pouvons aussi quitter des choses désagréables : un environnement bruyant, des relations de voisinage pénibles, un habitat dont l’exiguïté était source de tensions. Nous pouvons aussi éprouver du soulagement à partir. 
Nous partons avec toute une palette de ressentis, chargés d'attentes, mais avec une part d'interrogation, sans trop savoir encore ce que nous allons trouver ailleurs.

4/ Apprivoiser la nouveauté : A l'aide de notre check-list, nous effectuons tâche après tâche. Nous sommes présents à ce que nous faisons, moment après moment. Nous restons dans l'ici et le maintenant, et c'est une manière de prendre soin de nous, sans trop forcer, sans trop exiger de nous. 
Ainsi, après avoir emménagé, nous ne sommes pas obligés de nous ruer pour tout mettre en place, tout monter, tout visser, tout installer au plus vite. 
Ecouter notre corps sera sans doute la meilleure manière de trouver le bon rythme, en évitant de nous épuiser.
Nous pouvons certes respecter des échéances et aménager notre nouvelle maison de façon à ce qu'elle nous assure le confort nécessaire. Mais pourquoi ne pas nous permettre aussi de nous donner du temps pour prendre nos repères dans notre nouveau lieu de vie ? 
Pourquoi ne pas nous laisser quelques jours pour arriver, humer l'atmosphère, à la manière des chats, grands enseignants en art de vivre ? Pourquoi ne pas nous autoriser à accueillir paisiblement la multitude de nouvelles sensations et informations qui nous parviennent ? 
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Un déménagement est sans doute un événement stressant (plus exactement : une suite d'événements stressants). Mais c'est probablement notre tendance à nous projeter vers son achèvement qui le rend particulièrement stressant. Rien ne nous oblige à nous laisser submerger par notre désir "d'arriver" et de parvenir à "tout terminer" (de toute façon, rien ne sera jamais vraiment terminé...) Nous pouvons faire en sorte que notre déménagement soit géré pas après pas, au présent, avec organisation, confiance et ... une certaine dose de curiosité. 
Pourquoi, du reste, ne pas partir à la découverte de notre nouvel environnement, avec des exercices déjà expérimentés ICI et ICI ?
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Déménager, changer d'habitat : une manière de négocier les tournants de la vie, une métaphore de tous nos changements, imposés ou choisis, passés et à vivre.
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Images : parc de Rugstedgaard / Rungsted Kyst // façade de maison à Ishoj / Danemark

lundi 25 mars 2019

EXPÉRIENCES : habiter le monde



"Habiter, signifie plus que se loger"


A ne pas manquer sur Arte: Habiter le monde, deuxième saison d'une série documentaire proposée par le philosophe Philippe Simay. Celui-ci est parti à la découverte des habitats les plus étonnants de la planète. En 2016 étaient présentés les dix premiers reportages. On peut voir à présent la suite : en tout vingt films passionnants sur différentes manières de concevoir sa maison à travers le monde. 
Que ce soient les forteresses construites par les Hakkas en Chine, le village scientifique de Ny-Alesund au nord de la Norvège ou encore les "phutukus" des Chipayas en Bolivie, il est toujours impressionnant de découvrir comment l'humain invente des manières singulières pour vivre dans le milieu qui l'accueille.


Observant ces constructions aux quatre coins de la planète, on réalise qu'elles ne tiennent pas compte uniquement de la géographie et de la nature des terrains, des conditions climatiques, des matériaux à disposition, mais également des besoins de connexion des populations concernées. Partout dans le monde, les hommes inventent des manières originales pour cohabiter de manière solidaire. Par exemple, le village de Masoudeh en Iran dispose d'un réseau de toits reliés les uns aux autres, disponibles pour des activités publiques durant la journée (promenades, parties de football, etc) et qui reviennent à un usage privé, le soir venu. Dans la favela de Tavares Bastos, à Rio, où les passages peuvent être extrêmement étroits, des maisons agglutinées s'ouvrent sur un petit stade multifonctionnel, surmonté d'un filet, où l'on peut jouer au football ou organiser des manifestations publiques.
Quant à la nature, étonnamment ce ne sont pas les habitants les plus favorisés qui semblent le plus la respecter. Chez les Chipayas, Indiens que les conflits avec d'autres tribus ont repoussés vers un territoire particulièrement rude, soumis à des conditions extrêmement rigoureuses, on constate un respect sans pareil pour leur environnement. 

Voici ce que Philippe Simay confiait récemment au journal L'humanité ** :

L’habitat ne se réduit pas à de la technique architecturale. Il touche à des débats de valeurs. Toutes les grandes questions de société, tous les rapports de forces, toutes les luttes viennent s’inscrire dans l’espace. Kant considérait que la terre étant ronde, on n’a pas d’autre choix que d’imaginer un droit de visite, un droit d’hospitalité. On est voué à se rencontrer un jour et, donc, à s’interroger sur la façon, non pas seulement dont on occupe l’espace, mais dont on le partage. Habiter, c’est moins prendre place que donner une place.






















En tant que maître de conférences en philosophie au sein d’une école d’architecture, mon travail consiste à fournir des outils aux futurs architectes et urbanistes, des outils pour produire la ville. Mais les professionnels doivent sortir de leur position d’expertise et apprendre à coproduire la ville avec les habitants. Il est essentiel de se départir d’une approche de l’espace qui reste encore trop souvent intellectualiste. Pour ma part, je défends donc, effectivement, une approche sensible de l’architecture et de la ville, partant du corps du citadin et essayant de replacer l’habitant au cœur de tous les processus. L’architecture, ce n’est pas que la vue ou le jeu des formes, c’est d’abord une expérience liée au toucher, à l’odorat, aux affects, aux souvenirs. C’est cette idée qui m’a conduit à m’extraire moi aussi de ma chaire pour me lancer dans Habiter le monde. On ne philosophe pas qu’avec sa tête, on philosophe également avec son corps. Et les voyages, le philosophe les entreprend avec ses concepts, mais aussi, peut-être, pour s’en débarrasser et se rendre à nouveau disponible à l’événement.

... quelques pistes pour réinventer notre rapport à l’espace, qui ne doit plus être seulement une ressource exploitable et transformable, mais un souci partagé. 




"Je défends une approche sensible de l'architecture et de la ville, partant du corps du citadin et essayant de replacer l'habitant au cœur de tous les processus."

A (re)découvrir en replay sur le site d'Arte.tv / ou sur le site youtube.
** L'humanité / 05.02.2019 / interview de Laurent Etre

Images : Phutuku des Chipaya / Altiplano bolivien
Les Tulous  forteresses du peuple Hakka / Chine
Village de Massouleh / Iran 
Favela de Tavares Bastos / Rio de Janeiro / Brésil 

lundi 11 mars 2019

EXPÉRIENCES : pourquoi gaspiller ?













La Fondation Cognacq-Jay basée à Paris, décerne depuis quelques années un prix qui se veut un encouragement de l'innovation au service de l'intérêt général.


En 2018 il a été attribué à Faire avec, une association créée par trois architectes, Clotilde Buisson, Gwenaëlle Rivière et Clara Piolatto.
Par leur initiative, ces trois jeunes femmes ont décidé d'améliorer divers habitats précaires en utilisant des matériaux inexploités.
La réalité de l'habitat précaire en France ce sont : deux millions de personnes privées de confort, pas d'eau courante, ni de douche, pas de WC intérieur, ou de coin cuisine, plus d'un million de copropriétaires en difficultés et trois millions et demi de personnes ayant souffert du froid pour des raisons liées à la précarité énergétique.
(d'après les chiffres fournis par la Fondation Abbé Pierre en 2017)

















Écoutons le témoignage de Clara Piolatto, une des trois initiatrices:


"On récupère des matériaux qui sont généralement des non livrables ou des surplus ou des rebuts de fournisseurs ou de chantiers. On vient récupérer ce qui pourrait être mis à la benne. On récolte avant que ce soit mis à la poubelle et que ça finisse en déchet. C'est du carrelage, du parquet, du papier peint, de la finition, des lampes de chevet. On met en valeur les assemblages de ces matériaux qui sont disparates, puisqu'on récupère sur différents points de collecte, sur différents chantiers.
On regarde ce qu'on a et on regarde avec les personnes concernées comment les assembler en fonction de leurs besoins.
L'idée, c'est vraiment de valoriser l'économie circulaire et de dire : non, c'est pas possible de jeter ça, c'est neuf et on le récupère et on le met en œuvre là où on en a besoin." 

Un exemple pratique : dans un Centre d'hébergement et de réinsertion sociale géré par Emmaüs, en région parisienne, elles transforment les chambres collectives en chambres individuelles :

"Une fois par semaine, on se rend au Centre et on propose différents ateliers pour toucher un maximum de personnes selon leurs centres d'intérêt. Par exemple, on monte une maquette tous ensemble de l'existant pour rendre compte de ce qu'il y a aujourd'hui et voir comment on pourrait le transformer. On a aussi un atelier corps et bien-être pour justement s'installer dans les différents espaces du centre. Et, par l'intermédiaire de la reprise de conscience de son corps, voir comment il évolue dans l'espace du centre."

Comme on peut le constater, leur intervention ne se limite pas aux locaux, mais elle s'intéresse également à la relation entre les individus et les lieux qu'ils occupent. L’association organise par exemple des activités autour du corps dans l’espace avec une danseuse, afin d'aider à mieux percevoir son environnement. Elle propose aussi des ateliers avec un photographe, dans lesquels chaque habitant inscrit la mémoire du lieu existant ainsi que l’utopie du lieu à construire.


Faire avec s'oriente vers trois types de publics et d'habitats :
1/ Les logements individuels, avec des propriétaires occupants dits "précaires", qui ne sont pas en mesure d'entretenir leur logement.
2/ Les copropriétés dégradées.
3/ Les centres d'hébergement, avec des occupants en phase de réinsertion, par le biais du passage des chambres collectives aux chambres individuelles.



Avec des projets passionnants comme celui-ci, on constate qu'un peu partout sont en train d'émerger des initiatives anti-gaspillage, qui impliquent les populations concernées, qui promeuvent une nouvelle manière de tisser ou réparer du lien au travers de l'habitat et qui évitent la destruction absurde de matériaux aptes à l'emploi.

Source : L'esprit d'initiative / France Inter / 08.03.2019
Images : Illustrations de Joost Swarte / Gemeente museum / Den Haag / 2018

jeudi 28 février 2019

LECTURES : jardiner les possibles


Jardiner les possibles. Prendre soin de ce qui se tente. Partir de ce qui est. En faire cas. Le soutenir. L'élargir. Le laisser partir. Le laisser rêver.

Nos cabanes, Marielle Macé, éditions Verdier, 2019 



Un livre intitulé "Notre-Dame-des Landes, ou le métier de vivre" vient de sortir et  son coordinateur, Christophe Laurens, est venu le présenter récemment à l'Heure bleue, sur France Culture.
Christophe Laurens est architecte et coordonne le DSAA Alt U (Diplôme supérieur en arts appliqués alternatives urbaines). Cette formation unique en France, basée à Vitry-sur-Seine, amène ses étudiants à :


"s’interroger sur les dispositifs spatiaux et relationnels devant être favorisés pour permettre aux usagers concernés de construire de nouvelles autonomies à l’échelle du voisinage, de la rue ou du quartier, mais aussi de nouvelles solidarités à l’échelle métropolitaine, régionale ou mondiale. Les projets abordés sont guidés par des notions fortes comme la convivialité (au sens d’Ivan Illich), l’équité et la diversité sociale, l’attention portée aux milieux et aux écosystèmes, ou la sobriété énergétique heureuse."

Il s'agit donc d'un master original sur les alternatives urbaines, à partir de questions tant architecturales que paysagères. "Une formation qui est unique en France. La seule à prendre en compte et au sérieux la question du réchauffement climatique et d'en tirer toutes les conséquences, et de les tirer jusqu'au bout, c’est-à-dire pas seulement sur le plan écologique, mais aussi au niveau des vies humaines."


En 2016, un collectif d'étudiants ont investigué sur le site de Notre-Dame-des-Landes. Ils ont rencontré les personnes concernées, effectué des relevés, inventorié, cartographié, dessiné les habitats et leur travail final vient nous rappeler que l’on trouve aujourd’hui sur cette Zone à défendre "quelque chose d’aussi simple que rare : une manière courageuse et conséquente de faire face au désastre de la vie moderne et aux changements climatiques en cours."

Voici comment Christophe Laurens parle des constats issus de cette recherche   :
C'est une tentative qui est une véritable faille dans la modernité dont on a hérité. C'est une faille parce qu'elle est complète : ce sont des manières d'être singulières qui sont en train de s'inventer là-bas, des tentatives entières de vie, qui font face à toutes leurs responsabilités, pas uniquement écologiques, mais également sociales, amicales, amoureuses, animales. Ça fait plus que gêner l'ordre établi. C'est une tentative, c'est une possibilité de futur.

Une expérience qui ouvre des pistes possibles dans ce monde difficile. Des pistes alternatives pour mener des vies autrement. Une des manières possibles aujourd'hui de recommencer le monde. 



Un ouvrage passionnant pour toute personne qui s'intéresse à l'habitat vécu, expérimenté, interrogé. Un habitat en interaction avec son environnement, concerné par le vivant. Un habitat qui offre des options pour l'avenir et des raisons de rester optimiste pour notre planète.
(A noter que la vie continue sur la ZAD, l'expérience se poursuit, même si quelques unes des cabanes inventoriées ont été détruites par les gendarmes au printemps 2018.)

Notre-Dame-Des-Landes, ou le métier de vivre, éditions LOCO, Paris, 2019

Images : tirées du livre 



lundi 11 février 2019

EXPÉRIENCES: habiter une gare


Vendredi 1er février, la fondation Abbé Pierre a remis son rapport annuel contre le mal logement dans lequel elle constate que le nombre de personnes sans domicile fixe en France a augmenté de 50% en dix ans. […]
Les expulsions locatives ont atteint un record et connu une hausse de 41% par rapport à 2016. Elles ont toujours lieu avec le concours de la force publique sans solution de relogement. […]
Dans leur tentative de trouver un refuge, les soirs et les nuits les plus rudes, les sans domicile fixe doivent aussi se confronter de plus en plus directement à l'imagination cynique des créateurs de mobilier urbain et des syndics de copropriété. Dans le métro, ce sont des bancs penchés et compartimentés pour les empêcher de s'allonger. Ailleurs, des grillages pointus, des poteaux, des bornes, des plots, destinés à empêcher les SDF de se reposer, voire de dormir.
Un journal en ligne, Street press, il y a quelques années, a mené une petite enquête auprès des usagers et des designers et a dressé un inventaire déprimant de ce genre d'inventions.
Ainsi sont apparus récemment des bacs remplis de galets dans halls d'immeubles. Mieux : on voit aussi apparaître des installations de cactus, donnant un aspect un peu écolo à la lutte anti-SDF, aussi nommée "excroissance urbaine anti-SDF" Les grands classiques restent les pics. A leur sujet, ABC équipement, qui est un fabriquant de mobilier urbain, déclare dans l'article dont je vous parle : "Ce type de mobilier se trouve dans l'espace public et est donc soumis à une réglementation stricte. Par exemple, les pics doivent être inconfortables mais ne doivent pas blesser". Nous voilà rassurés.

Heureusement, si l'on peut dire, certaines grandes gares restent encore accessibles aux sans-abris, comme la gare de l'Est ou la gare Saint-Charles à Marseille, où ils sont nombreux à dormir. Les cheminots parisiens ont même décidé de leur venir en aide. Ils organisent des maraudes et ils y distribuent des repas.

Sonia Kronlund, introduction, diffusion du 04.02.2019


LES PIEDS SUR TERRE** est une des rares émissions qui donne entièrement la parole aux personnes interviewées. Pas de commentaires, pas de questions : la parole est libre et l'anonymat garanti. Dernièrement, on y rediffusait un reportage sur deux histoires de sans-abris, ayant trouvé refuge dans des gares, pendant plusieurs semaines ou mois. Ils parlent des mésaventures qui les ont conduits à cette expérience, qu'ils décrivent, avec ses aspects déprimants, éprouvants, mais aussi avec ses éclairs de solidarité.
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Hervé : "Je pensais dormir une nuit, je suis resté deux mois à la gare."



Le premier témoignage, c'est celui d'Hervé, débarqué à Marseille un jour d'octobre, arrivant tout droit du Gabon, avec son bac en poche. Il est jeune et insouciant. C'est la première fois qu'il pose le pied en France. Il est censé aller à Nice pour y suivre une formation de communication. 

Le premier soir, il se fait agresser et dépouiller de ses bagages alors qu'il cherche la gare Saint-Charles. Pris au dépourvu, décontenancé, inexpérimenté, il n'ose pas faire appel à la police (qu'il a appris à craindre dans son pays d'origine). Au téléphone, il n'ose rien dire à ses parents (qui se sont sacrifiés pour lui). Devenu par la force des choses craintif et méfiant, il n'ose plus sortir du périmètre de la gare.


Il se met en place alors une vie au sein de la gare de Marseille, faite de débrouillardises et d'organisation horaire, faite aussi de coups de main solidaires qui lui redonnent peu à peu confiance en l'être humain. La solidarité, ce sont les autres SDF, c'est la chaleur du Mac Do, qui reste ouvert jusqu'à minuit passé, ce sont les agents de nettoyage qui refilent des restes de repas ou des informations sur des lieux ressources où il peut assurer son hygiène et son équilibre alimentaire.


Enfin, au bout de quelques semaines, ayant retrouvé ses repères, repris confiance en lui-même et en la vie, il se décide à se rendre à Nice, où il peut intégrer de justesse les cours, se trouver un petit boulot (au Mac Do) et un logement. 

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Annie et Jean-Paul : "La famille, ça les regarde pas. Je veux pas qu'ils sachent ce qu'on a passé. On a notre fierté."


Le deuxième volet présente un couple, Annie et Jean-Paul. Ils ont la soixantaine au moment de l'interview. Ils sont originaires du Sud-Ouest. Suite à leur rencontre, ils ont coupé les ponts avec leurs familles respectives et sont "montés" à Paris pour recommencer une nouvelle vie. Mais une série de déboires les a conduits à perdre leur logement : des problèmes de santé pour elle, des difficultés d'emploi au tournant de la cinquantaine pour lui, les ont fortement précarisés. Ils ont été mis au bénéfice du RMI (Revenu minimal d'insertion), remplacé par le RSA (Revenu de solidarité active) dès 2009. En avril 2012, après un conflit avec leur propriétaire, ils se retrouvent à la rue. Ils s'installent alors avec leur chien dans un abri-bus à la gare de l'Est. 
Ils racontent leur vie :

Vous êtes par terre, des gens, ils passent, vous regardent de haut et disent : "pauvre France, ce ramassis de gens..." et il y en a d'autres, ils vous regardent, et ça leur fait peur, parce qu'ils savent qu'un jour, ils peuvent se retrouver à votre place.

Ils parlent des difficultés, les agressions, leurs stratégies de survie au cours de leurs années de galère. Ils se souviennent aussi des gestes de solidarité, des belles personnes rencontrées. A la veille de leur retraite, ils sont hébergés en provisoire et attendent qu'on leur attribue enfin un logement fixe.

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On écoute l'émission. On les écoute et on se découvre un regard neuf. On se perçoit plus attentifs à ces sièges compartimentés, à ces bancs recourbés, à tout ce "mobilier" disposé au cœur de nos villes, dans nos gares et nos salles d'attente, à ces plots qui chicanent les espaces publics, dans tous ces lieux collectifs qu'on fréquente au quotidien.


Images : Arlequin assis sur fond rouge / Picasso / Gemälde Galerie / Berlin / 1905
La soupe. Barcelone / Picasso / Art Gallery of Ontario / Toronto / 1902-3
La miséreuse accroupie / Picasso / Art Gallery of Ontario / Toronto / 1902
Le repas frugal /Picasso / Kunstmuseum / Basel / 1904
Photographies prises lors de l'exposition Picasso. Périodes bleue et rose / fondation Beyeler / Bâle

**Les pieds sur terre / France Culture / du lundi au vendredi à 13h30

lundi 28 janvier 2019

REGARD DU DÉBUTANT : les minuscules petits riens




L'exercice de la pleine conscience nous invite à porter attention à ce qui est, dans l'ici et le maintenant.
Quand on pratique (ou qu'on tente de pratiquer) de manière régulière, formelle ou informelle, on s'aperçoit  avec le temps que notre attention s'affine. On en vient à accorder de l'importance à des choses de plus en plus ténues, des choses que d'ordinaire on ne remarquerait pas, parce qu'elles peuvent sembler dérisoires et se fondent dans la banalité du quotidien.

Au niveau du corps : cette douleur infime qui nous prend quand nous effectuons une torsion trop rapide sur un côté.
Au niveau de la respiration : ce mouvement saccadé, presque un hoquet, que nous émettons au moment où nous relâchons une tension.
Au niveau de l'esprit : cette contrariété qui nous saisit à l'évocation d'un voisin ayant détourné la tête juste au moment où nous l'avons croisé.

Au niveau de notre habitat aussi, nous sommes appelés à prêter attention à tout ce qui se passe chez nous, quand apparemment il ne se passe rien, quand la vie suit son cours répétitif et habituel. Généralement, nous sommes tentés de ne prendre en compte que des choses factuelles, que nous estimons importantes, comme  l'emplacement d'un meuble, la bonne marche d'une chaudière, le fonctionnement adéquat d'un lave-linge.













La pleine conscience, quand elle se développe, nous pousse à écouter d'autres perceptions, qui font partie de nos habitudes les plus ordinaires, auxquelles nous ne prêtons pas garde, parce qu'elles se perdent dans le magma d'un vécu que nous considérons "normal" :


Cette irritation minime qui nous prend à voir traîner un fil électrique mal rangé, irritation régulière, continuellemais que l'on s'habitue à accepter comme telle, alors que nous pourrions nous donner du temps (parfois très peu de temps est nécessaire) pour clouer le fil et le fixer définitivement le long de la plinthe.
Cette surface portant des traces, que nous n'avons jamais pris la peine de nettoyer, surface baignée deux heures par jour par la lumière et dont le reflet nous paraît laid et nous fait détourner le regard, à chaque fois que nous le posons dessus.
Ce sac rempli de décorations de Noël qui attend dans l'entrée. Il attend, il nous incommode, il nous dérange plus ou moins inconsciemment lors de chacun de nos passages, et pourtant il faudra sans doute attendre Pâques pour que finalement nous allions le ranger à la cave.
Ce grincement qu'émet un battant d'armoire, ce grincement qui nous agace tous les matins, mais nous acceptons cet agacement comme allant de soi, sans nous donner les moyens de choisir si nous préférons nous agacer ou simplement prendre un moment pour huiler le gond récalcitrant.











Il y a aussi, nous pouvons également en prendre conscience, la multitude de petits riens qui font du bien :


Le ronronnement de la cafetière, qui nous rassure, qui nous assure un réconfort dans la nuit froide et vaguement hostile du matin, quand nous nous préparons à faire face aux diverses obligations qui ponctueront notre journée.
La tourterelle qui roucoule dans l'arbre face à notre fenêtre, qui émet son chant chaque jour à la même heure et provoque alors en nous un léger pincement de bonheur.
L'odeur du linge frais lavé, rangé dans les armoires ou étendu dans notre chambre à coucher.
Une certaine lumière, émise par une notre lampe préférée, qui nous éclaire et nous soutient en fin de journée.

Notre habitat, comme notre vie en général, est constitué de milliers de ces petits riens. Leur porter attention signifie accéder à des possibilités de choix. En positif ou en négatif, ils ont un effet sur notre qualité de vie et notre humeur. En prendre conscience et intervenir au besoin, c'est effectuer un micro changement, une micro opération qui nous permet d'être mieux en vie, là où nous sommes et de nous y sentir bien.



Images : Portrait d'Eléonore de Tolède et de son fils / Bronzino / Galerie des Offices / Florence

lundi 14 janvier 2019

LECTURES : reconstruire, se reconstruire



Je ne distingue rien si ce n’est des arbres dénudés. La vue est indéfinissable. Ni vraiment désolée, ni vraiment hospitalière. Intrigué, je sors de la voiture. C’est alors que je l’aperçois.
La maison dans la clairière. Les grands arbres, les feuilles mortes sur le sol, le chemin, tout se métamorphose. La position de la bâtisse est troublante. Toutes les ligne du décor aboutissent naturellement à cette construction. On dirait qu’elle reçoit un hommage. La masse des parterres, depuis longtemps abandonnés, l’ordonnance des bâtiments annexes, l’alignement des arbres convergent vers la grande demeure dans une perspective parfaite.
C’est elle que je n’ai cessé de chercher. [p.27] 

Détenu pendant trois ans au Liban, l'écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann décide, peu après sa libération, de se trouver une bâtisse en Haute Lande. La Maison du retour est le récit de cette étape bien particulière durant laquelle il s'est reconstruit pas à pas, en contact étroit avec une maison délaissée depuis des décennies, au cœur d'un vaste domaine.

J’ai été libéré il y a neuf mois. J’ai quarante-cinq ans. Parfois, je me dis que j’en ai trop vu. Peut-être ai-je déjà abattu toutes mes cartes. Ce n’est pas que je me sente vieux, au contraire, ce retour est une seconde naissance, non, j’ai l’impression d’avoir, en trois années, épuisé une vie d’homme. J’ai vécu trop tôt ma vieillesse, expérimentant tous les tourments et la hantise de la fin qui accompagne cet âge. [p.114] 


La maison qu'il a retenue n'est pas n'importe quelle maison. Après une expérience des plus lacérantes, JPK a besoin d'une demeure peu ordinaire. Cette maison isolée, entourée d'une forêt, était un ancien bordel de la Wehrmacht sous l’Occupation. Vu son passé, personne n'en veut. Le propriétaire est soulagée de pouvoir s'en débarrasser. A l'intérieur, tout est à refaire. Mais l’endroit est tellement magnifique que l'écrivain s’y installe et y campe dès le début des travaux. 
Ce premier regard, comment l’oublier ? L’obscurité presque totale qui règne dans la pièce m’empêche de distinguer la moindre forme. Je devine dans les ténèbres l’intimité d’une maison hors du monde depuis des lustres. Cette opacité a un sens. Je sens un état léthargique, mais pas inerte. En même temps, je peux mesurer ce que mon regard a d’indiscret. Qu’ai-je entrevu ? Peu de chose en vérité. La cordelière d’un rideau ? Les contours d’une lampe à suspension ? Un anneau reposant sur le sol – peut-être une rondelle de poêle ? J’ai surtout surpris, me semble-t-il, l’âme secrète d’une maison qui essaie de ne pas sombrer. [p. 29]
En compagnie de deux maçons taciturnes et d’un vieil exemplaire de Virgile (les Géorgiques, dénichées dans les combles), il se remet à vivre et prend ses marques, au milieu des arbres qui lui offrent une protection certaine, dénuée d'enfermement.

Il lui arrive de revenir sur les moments sombres de sa détention, par petites touches, sans pathos, sans emphase. Au travers de la radio que les ouvriers laissent en marche toute la journée, lui parviennent des nouvelles du Proche et du Moyen Orient. Il entend parler de la fatwa lancée contre Salman Rushdie par l'ayatollah Khomeiny. Il semble prendre ces nouvelles avec distance, les livre en contrepoids de ses expériences quotidiennes.

Jean-Paul Kauffmann va peu à peu s'approprier sa maison en même temps qu'il rassemble les morceaux de sa vie. Il va vivre au rythme des saisons et des réfections. On découvre avec lui tous ces petits riens qui font le sel de la vie. Ces expériences que tout un chacun aurait tendance à estimer banales, mais que JPK réapprend et apprivoise avec délectation : les luxuriances de la végétation, la cohabitation avec les différents oiseaux, la saveur exquise du vin, le goût d'un vrai café. Il fait ami-ami avec une famille de chevreuils, avec des pipistrelles, avec un crapaud bleu. L'ancien journaliste reprend aussi prudemment contact avec la vie sociale. Certains voisins s'approchent et cherchent à l'intégrer dans cette région peu courue qu'est la Haute-Lande. 

Quelle déviance secrète, quelle blessure pouvons-nous bien cacher pour venir nous enterrer dans ce coin ? Sans doute doivent-ils mettre pareille extravagance sur le compte de mon passé récent. Ce point de vue n’est pas infondé.
Dans un état disons moins flou, j’aurais probablement fait un autre choix. La décision fut hâtive et même irréfléchie.
Cette maison est la conséquence d’une anomalie ou d’une fracture que je dois accepter. Cette atteinte non seulement je l’endosse, mais je veux lui être fidèle.  [p.131-132]

Le livre est à la fois une remontée des enfers (ce n'est pas un hasard si Virgile, qui guide Dante à travers son Inferno, est présent tout le long du texte) et un retour aux sources (grâce à une vie simple et essentielle).  Mais, ne nous leurrons pas : la narration en parallèle de deux reconstructions, celle d'une maison et celle d'un homme, ne pouvait pas être élaborée au moment même de l'expérience. Le récit porté par une écriture distancée a été publié quelques vingt ans après les faits. Il est permis d'imaginer que JPK prenait des notes, au fil des jours et qu'il ne les a proposées à lecture qu'une fois le passé métabolisé. Dans une interview accordée à France Inter in situ en 2010, JPK nous parle de la maison et de sa lente remontée. 

Une histoire forte et dépouillée, qui parle de l'obstination à vivre, qui dit les liens tissés avec des murs, qui évoque le pouvoir régénérant de la nature et des maisons.



Images : couvertures du livre aux éditions Folio et NIL / photo du parc, France Inter, émission l'Atelier

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