jeudi 28 février 2019

LECTURES : jardiner les possibles


Jardiner les possibles. Prendre soin de ce qui se tente. Partir de ce qui est. En faire cas. Le soutenir. L'élargir. Le laisser partir. Le laisser rêver.

Nos cabanes, Marielle Macé, éditions Verdier, 2019 



Un livre intitulé "Notre-Dame-des Landes, ou le métier de vivre" vient de sortir et  son coordinateur, Christophe Laurens, est venu le présenter récemment à l'Heure bleue, sur France Culture.
Christophe Laurens est architecte et coordonne le DSAA Alt U (Diplôme supérieur en arts appliqués alternatives urbaines). Cette formation unique en France, basée à Vitry-sur-Seine, amène ses étudiants à :


"s’interroger sur les dispositifs spatiaux et relationnels devant être favorisés pour permettre aux usagers concernés de construire de nouvelles autonomies à l’échelle du voisinage, de la rue ou du quartier, mais aussi de nouvelles solidarités à l’échelle métropolitaine, régionale ou mondiale. Les projets abordés sont guidés par des notions fortes comme la convivialité (au sens d’Ivan Illich), l’équité et la diversité sociale, l’attention portée aux milieux et aux écosystèmes, ou la sobriété énergétique heureuse."

Il s'agit donc d'un master original sur les alternatives urbaines, à partir de questions tant architecturales que paysagères. "Une formation qui est unique en France. La seule à prendre en compte et au sérieux la question du réchauffement climatique et d'en tirer toutes les conséquences, et de les tirer jusqu'au bout, c’est-à-dire pas seulement sur le plan écologique, mais aussi au niveau des vies humaines."


En 2016, un collectif d'étudiants ont investigué sur le site de Notre-Dame-des-Landes. Ils ont rencontré les personnes concernées, effectué des relevés, inventorié, cartographié, dessiné les habitats et leur travail final vient nous rappeler que l’on trouve aujourd’hui sur cette Zone à défendre "quelque chose d’aussi simple que rare : une manière courageuse et conséquente de faire face au désastre de la vie moderne et aux changements climatiques en cours."

Voici comment Christophe Laurens parle des constats issus de cette recherche   :
C'est une tentative qui est une véritable faille dans la modernité dont on a hérité. C'est une faille parce qu'elle est complète : ce sont des manières d'être singulières qui sont en train de s'inventer là-bas, des tentatives entières de vie, qui font face à toutes leurs responsabilités, pas uniquement écologiques, mais également sociales, amicales, amoureuses, animales. Ça fait plus que gêner l'ordre établi. C'est une tentative, c'est une possibilité de futur.

Une expérience qui ouvre des pistes possibles dans ce monde difficile. Des pistes alternatives pour mener des vies autrement. Une des manières possibles aujourd'hui de recommencer le monde. 



Un ouvrage passionnant pour toute personne qui s'intéresse à l'habitat vécu, expérimenté, interrogé. Un habitat en interaction avec son environnement, concerné par le vivant. Un habitat qui offre des options pour l'avenir et des raisons de rester optimiste pour notre planète.
(A noter que la vie continue sur la ZAD, l'expérience se poursuit, même si quelques unes des cabanes inventoriées ont été détruites par les gendarmes au printemps 2018.)

Notre-Dame-Des-Landes, ou le métier de vivre, éditions LOCO, Paris, 2019

Images : tirées du livre 



lundi 11 février 2019

EXPÉRIENCES: habiter une gare


Vendredi 1er février, la fondation Abbé Pierre a remis son rapport annuel contre le mal logement dans lequel elle constate que le nombre de personnes sans domicile fixe en France a augmenté de 50% en dix ans. […]
Les expulsions locatives ont atteint un record et connu une hausse de 41% par rapport à 2016. Elles ont toujours lieu avec le concours de la force publique sans solution de relogement. […]
Dans leur tentative de trouver un refuge, les soirs et les nuits les plus rudes, les sans domicile fixe doivent aussi se confronter de plus en plus directement à l'imagination cynique des créateurs de mobilier urbain et des syndics de copropriété. Dans le métro, ce sont des bancs penchés et compartimentés pour les empêcher de s'allonger. Ailleurs, des grillages pointus, des poteaux, des bornes, des plots, destinés à empêcher les SDF de se reposer, voire de dormir.
Un journal en ligne, Street press, il y a quelques années, a mené une petite enquête auprès des usagers et des designers et a dressé un inventaire déprimant de ce genre d'inventions.
Ainsi sont apparus récemment des bacs remplis de galets dans halls d'immeubles. Mieux : on voit aussi apparaître des installations de cactus, donnant un aspect un peu écolo à la lutte anti-SDF, aussi nommée "excroissance urbaine anti-SDF" Les grands classiques restent les pics. A leur sujet, ABC équipement, qui est un fabriquant de mobilier urbain, déclare dans l'article dont je vous parle : "Ce type de mobilier se trouve dans l'espace public et est donc soumis à une réglementation stricte. Par exemple, les pics doivent être inconfortables mais ne doivent pas blesser". Nous voilà rassurés.

Heureusement, si l'on peut dire, certaines grandes gares restent encore accessibles aux sans-abris, comme la gare de l'Est ou la gare Saint-Charles à Marseille, où ils sont nombreux à dormir. Les cheminots parisiens ont même décidé de leur venir en aide. Ils organisent des maraudes et ils y distribuent des repas.

Sonia Kronlund, introduction, diffusion du 04.02.2019


LES PIEDS SUR TERRE** est une des rares émissions qui donne entièrement la parole aux personnes interviewées. Pas de commentaires, pas de questions : la parole est libre et l'anonymat garanti. Dernièrement, on y rediffusait un reportage sur deux histoires de sans-abris, ayant trouvé refuge dans des gares, pendant plusieurs semaines ou mois. Ils parlent des mésaventures qui les ont conduits à cette expérience, qu'ils décrivent, avec ses aspects déprimants, éprouvants, mais aussi avec ses éclairs de solidarité.
*****

Hervé : "Je pensais dormir une nuit, je suis resté deux mois à la gare."



Le premier témoignage, c'est celui d'Hervé, débarqué à Marseille un jour d'octobre, arrivant tout droit du Gabon, avec son bac en poche. Il est jeune et insouciant. C'est la première fois qu'il pose le pied en France. Il est censé aller à Nice pour y suivre une formation de communication. 

Le premier soir, il se fait agresser et dépouiller de ses bagages alors qu'il cherche la gare Saint-Charles. Pris au dépourvu, décontenancé, inexpérimenté, il n'ose pas faire appel à la police (qu'il a appris à craindre dans son pays d'origine). Au téléphone, il n'ose rien dire à ses parents (qui se sont sacrifiés pour lui). Devenu par la force des choses craintif et méfiant, il n'ose plus sortir du périmètre de la gare.


Il se met en place alors une vie au sein de la gare de Marseille, faite de débrouillardises et d'organisation horaire, faite aussi de coups de main solidaires qui lui redonnent peu à peu confiance en l'être humain. La solidarité, ce sont les autres SDF, c'est la chaleur du Mac Do, qui reste ouvert jusqu'à minuit passé, ce sont les agents de nettoyage qui refilent des restes de repas ou des informations sur des lieux ressources où il peut assurer son hygiène et son équilibre alimentaire.


Enfin, au bout de quelques semaines, ayant retrouvé ses repères, repris confiance en lui-même et en la vie, il se décide à se rendre à Nice, où il peut intégrer de justesse les cours, se trouver un petit boulot (au Mac Do) et un logement. 

*****
Annie et Jean-Paul : "La famille, ça les regarde pas. Je veux pas qu'ils sachent ce qu'on a passé. On a notre fierté."


Le deuxième volet présente un couple, Annie et Jean-Paul. Ils ont la soixantaine au moment de l'interview. Ils sont originaires du Sud-Ouest. Suite à leur rencontre, ils ont coupé les ponts avec leurs familles respectives et sont "montés" à Paris pour recommencer une nouvelle vie. Mais une série de déboires les a conduits à perdre leur logement : des problèmes de santé pour elle, des difficultés d'emploi au tournant de la cinquantaine pour lui, les ont fortement précarisés. Ils ont été mis au bénéfice du RMI (Revenu minimal d'insertion), remplacé par le RSA (Revenu de solidarité active) dès 2009. En avril 2012, après un conflit avec leur propriétaire, ils se retrouvent à la rue. Ils s'installent alors avec leur chien dans un abri-bus à la gare de l'Est. 
Ils racontent leur vie :

Vous êtes par terre, des gens, ils passent, vous regardent de haut et disent : "pauvre France, ce ramassis de gens..." et il y en a d'autres, ils vous regardent, et ça leur fait peur, parce qu'ils savent qu'un jour, ils peuvent se retrouver à votre place.

Ils parlent des difficultés, les agressions, leurs stratégies de survie au cours de leurs années de galère. Ils se souviennent aussi des gestes de solidarité, des belles personnes rencontrées. A la veille de leur retraite, ils sont hébergés en provisoire et attendent qu'on leur attribue enfin un logement fixe.

*****

On écoute l'émission. On les écoute et on se découvre un regard neuf. On se perçoit plus attentifs à ces sièges compartimentés, à ces bancs recourbés, à tout ce "mobilier" disposé au cœur de nos villes, dans nos gares et nos salles d'attente, à ces plots qui chicanent les espaces publics, dans tous ces lieux collectifs qu'on fréquente au quotidien.


Images : Arlequin assis sur fond rouge / Picasso / Gemälde Galerie / Berlin / 1905
La soupe. Barcelone / Picasso / Art Gallery of Ontario / Toronto / 1902-3
La miséreuse accroupie / Picasso / Art Gallery of Ontario / Toronto / 1902
Le repas frugal /Picasso / Kunstmuseum / Basel / 1904
Photographies prises lors de l'exposition Picasso. Périodes bleue et rose / fondation Beyeler / Bâle

**Les pieds sur terre / France Culture / du lundi au vendredi à 13h30

lundi 28 janvier 2019

REGARD DU DÉBUTANT : les minuscules petits riens




L'exercice de la pleine conscience nous invite à porter attention à ce qui est, dans l'ici et le maintenant.
Quand on pratique (ou qu'on tente de pratiquer) de manière régulière, formelle ou informelle, on s'aperçoit  avec le temps que notre attention s'affine. On en vient à accorder de l'importance à des choses de plus en plus ténues, des choses que d'ordinaire on ne remarquerait pas, parce qu'elles peuvent sembler dérisoires et se fondent dans la banalité du quotidien.

Au niveau du corps : cette douleur infime qui nous prend quand nous effectuons une torsion trop rapide sur un côté.
Au niveau de la respiration : ce mouvement saccadé, presque un hoquet, que nous émettons au moment où nous relâchons une tension.
Au niveau de l'esprit : cette contrariété qui nous saisit à l'évocation d'un voisin ayant détourné la tête juste au moment où nous l'avons croisé.

Au niveau de notre habitat aussi, nous sommes appelés à prêter attention à tout ce qui se passe chez nous, quand apparemment il ne se passe rien, quand la vie suit son cours répétitif et habituel. Généralement, nous sommes tentés de ne prendre en compte que des choses factuelles, que nous estimons importantes, comme  l'emplacement d'un meuble, la bonne marche d'une chaudière, le fonctionnement adéquat d'un lave-linge.













La pleine conscience, quand elle se développe, nous pousse à écouter d'autres perceptions, qui font partie de nos habitudes les plus ordinaires, auxquelles nous ne prêtons pas garde, parce qu'elles se perdent dans le magma d'un vécu que nous considérons "normal" :


Cette irritation minime qui nous prend à voir traîner un fil électrique mal rangé, irritation régulière, continuelle, mais que l'on s'habitue à accepter comme telle, alors que nous pourrions nous donner du temps (parfois très peu de temps est nécessaire) pour clouer le fil et le fixer définitivement le long de la plinthe.
Cette surface portant des traces, que nous n'avons jamais pris la peine de nettoyer, surface baignée deux heures par jour par la lumière et dont le reflet nous paraît laid et nous fait détourner le regard, à chaque fois que nous le posons dessus.
Ce sac rempli de décorations de Noël qui attend dans l'entrée. Il attend, il nous incommode, il nous dérange plus ou moins inconsciemment lors de chacun de nos passages, et pourtant il faudra sans doute attendre Pâques pour que finalement nous allions le ranger à la cave.
Ce grincement qu'émet un battant d'armoire, ce grincement qui nous agace tous les matins, mais nous acceptons cet agacement comme allant de soi, sans nous donner les moyens de choisir si nous préférons nous agacer ou simplement prendre un moment pour huiler le gond récalcitrant.











Il y a aussi, nous pouvons également en prendre conscience, la multitude de petits riens qui font du bien :


Le ronronnement de la cafetière, qui nous rassure, qui nous assure un réconfort dans la nuit froide et vaguement hostile du matin, quand nous nous préparons à faire face aux diverses obligations qui ponctueront notre journée.
La tourterelle qui roucoule dans l'arbre face à notre fenêtre, qui émet son chant chaque jour à la même heure et provoque alors en nous un léger pincement de bonheur.
L'odeur du linge frais lavé, rangé dans les armoires ou étendu dans notre chambre à coucher.
Une certaine lumière, émise par une notre lampe préférée, qui nous éclaire et nous soutient en fin de journée.

Notre habitat, comme notre vie en général, est constitué de milliers de ces petits riens. Leur porter attention signifie accéder à des possibilités de choix. En positif ou en négatif, ils ont un effet sur notre qualité de vie et notre humeur. En prendre conscience et intervenir au besoin, c'est effectuer un micro changement, une micro opération qui nous permet d'être mieux en vie, là où nous sommes et de nous y sentir bien.



Images : Portrait d'Eléonore de Tolède et de son fils / Bronzino / Galerie des Offices / Florence

lundi 14 janvier 2019

LECTURES : reconstruire, se reconstruire



Je ne distingue rien si ce n’est des arbres dénudés. La vue est indéfinissable. Ni vraiment désolée, ni vraiment hospitalière. Intrigué, je sors de la voiture. C’est alors que je l’aperçois.
La maison dans la clairière. Les grands arbres, les feuilles mortes sur le sol, le chemin, tout se métamorphose. La position de la bâtisse est troublante. Toutes les ligne du décor aboutissent naturellement à cette construction. On dirait qu’elle reçoit un hommage. La masse des parterres, depuis longtemps abandonnés, l’ordonnance des bâtiments annexes, l’alignement des arbres convergent vers la grande demeure dans une perspective parfaite.
C’est elle que je n’ai cessé de chercher. [p.27] 

Détenu pendant trois ans au Liban, l'écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann décide, peu après sa libération, de se trouver une bâtisse en Haute Lande. La Maison du retour est le récit de cette étape bien particulière durant laquelle il s'est reconstruit pas à pas, en contact étroit avec une maison délaissée depuis des décennies, au cœur d'un vaste domaine.

J’ai été libéré il y a neuf mois. J’ai quarante-cinq ans. Parfois, je me dis que j’en ai trop vu. Peut-être ai-je déjà abattu toutes mes cartes. Ce n’est pas que je me sente vieux, au contraire, ce retour est une seconde naissance, non, j’ai l’impression d’avoir, en trois années, épuisé une vie d’homme. J’ai vécu trop tôt ma vieillesse, expérimentant tous les tourments et la hantise de la fin qui accompagne cet âge. [p.114] 


La maison qu'il a retenue n'est pas n'importe quelle maison. Après une expérience des plus lacérantes, JPK a besoin d'une demeure peu ordinaire. Cette maison isolée, entourée d'une forêt, était un ancien bordel de la Wehrmacht sous l’Occupation. Vu son passé, personne n'en veut. Le propriétaire est soulagée de pouvoir s'en débarrasser. A l'intérieur, tout est à refaire. Mais l’endroit est tellement magnifique que l'écrivain s’y installe et y campe dès le début des travaux. 
Ce premier regard, comment l’oublier ? L’obscurité presque totale qui règne dans la pièce m’empêche de distinguer la moindre forme. Je devine dans les ténèbres l’intimité d’une maison hors du monde depuis des lustres. Cette opacité a un sens. Je sens un état léthargique, mais pas inerte. En même temps, je peux mesurer ce que mon regard a d’indiscret. Qu’ai-je entrevu ? Peu de chose en vérité. La cordelière d’un rideau ? Les contours d’une lampe à suspension ? Un anneau reposant sur le sol – peut-être une rondelle de poêle ? J’ai surtout surpris, me semble-t-il, l’âme secrète d’une maison qui essaie de ne pas sombrer. [p. 29]
En compagnie de deux maçons taciturnes et d’un vieil exemplaire de Virgile (les Géorgiques, dénichées dans les combles), il se remet à vivre et prend ses marques, au milieu des arbres qui lui offrent une protection certaine, dénuée d'enfermement.

Il lui arrive de revenir sur les moments sombres de sa détention, par petites touches, sans pathos, sans emphase. Au travers de la radio que les ouvriers laissent en marche toute la journée, lui parviennent des nouvelles du Proche et du Moyen Orient. Il entend parler de la fatwa lancée contre Salman Rushdie par l'ayatollah Khomeiny. Il semble prendre ces nouvelles avec distance, les livre en contrepoids de ses expériences quotidiennes.

Jean-Paul Kauffmann va peu à peu s'approprier sa maison en même temps qu'il rassemble les morceaux de sa vie. Il va vivre au rythme des saisons et des réfections. On découvre avec lui tous ces petits riens qui font le sel de la vie. Ces expériences que tout un chacun aurait tendance à estimer banales, mais que JPK réapprend et apprivoise avec délectation : les luxuriances de la végétation, la cohabitation avec les différents oiseaux, la saveur exquise du vin, le goût d'un vrai café. Il fait ami-ami avec une famille de chevreuils, avec des pipistrelles, avec un crapaud bleu. L'ancien journaliste reprend aussi prudemment contact avec la vie sociale. Certains voisins s'approchent et cherchent à l'intégrer dans cette région peu courue qu'est la Haute-Lande. 

Quelle déviance secrète, quelle blessure pouvons-nous bien cacher pour venir nous enterrer dans ce coin ? Sans doute doivent-ils mettre pareille extravagance sur le compte de mon passé récent. Ce point de vue n’est pas infondé.
Dans un état disons moins flou, j’aurais probablement fait un autre choix. La décision fut hâtive et même irréfléchie.
Cette maison est la conséquence d’une anomalie ou d’une fracture que je dois accepter. Cette atteinte non seulement je l’endosse, mais je veux lui être fidèle.  [p.131-132]

Le livre est à la fois une remontée des enfers (ce n'est pas un hasard si Virgile, qui guide Dante à travers son Inferno, est présent tout le long du texte) et un retour aux sources (grâce à une vie simple et essentielle).  Mais, ne nous leurrons pas : la narration en parallèle de deux reconstructions, celle d'une maison et celle d'un homme, ne pouvait pas être élaborée au moment même de l'expérience. Le récit porté par une écriture distancée a été publié quelques vingt ans après les faits. Il est permis d'imaginer que JPK prenait des notes, au fil des jours et qu'il ne les a proposées à lecture qu'une fois le passé métabolisé. Dans une interview accordée à France Inter in situ en 2010, JPK nous parle de la maison et de sa lente remontée. 

Une histoire forte et dépouillée, qui parle de l'obstination à vivre, qui dit les liens tissés avec des murs, qui évoque le pouvoir régénérant de la nature et des maisons.



Images : couvertures du livre aux éditions Folio et NIL / photo du parc, France Inter, émission l'Atelier

mercredi 26 décembre 2018

EXPÉRIENCES : l'intelligence du corps




Dernièrement, une émission de Xenius, sur Arte, nous rendait attentifs à toutes les formes de pollution atmosphérique auxquelles nous sommes exposés entre nos quatre murs. 
Cela peut sans doute paraître étonnant, cependant nous sommes davantage confrontés à cette forme de pollution à l'intérieur de nos maisons qu'au dehors. Parmi les principales sources de pollution, nous trouvons :

L'humidité (sous forme de moisissures, d'algues, de lichens). Ces nuisances peuvent donner lieu à toutes sortes de problèmes de santé : allergies diverses, infections, problèmes des voies respiratoires, etc. 
Les produits chimiques, tels que des colles ou des vernis, utilisés dans la construction ou l'aménagement. A titre d'exemple, il est de plus en plus rare de trouver des meubles en bois véritable, nous avons affaire à des bois agglomérés qui contiennent toutes sortes de matières toxiques.
Les produits de nettoyage. Ils peuvent renfermer de nombreuses substances agressives pour l’organisme. Sans oublier les parfums d'ambiance, les bougies, les bâtonnets d'encens et autres éléments de décoration, tels les textiles, dont les composants contribuent eux aussi souvent à la dégradation de notre air ambiant. N'oublions pas que si nous sommes en bonne santé, nos maisons ont un besoin modéré de nettoyants et de désinfectants.
Les occupants. Leur respiration dégage du CO2, leurs diverses activités de la vapeur. Est-il besoin d'évoquer les effets néfastes du tabac dans nos intérieurs ?
Le monoxyde de carbone. Une molécule qui peut provoquer diverses intoxications, si nous cuisinons au gaz, si nous avons une cheminée ou un poêle dans notre salon.
La pollution électromagnétique. Les appareils toujours plus nombreux que nous accueillons soumettent notre organisme à des stress importants.
Enfin, le radon, un gaz radioactif présent dans l'atmosphère à des taux infimes, mais qui peut se révéler fort dangereux quand il se trouve dans le sol d'une maison. 



Face à ces fléaux, le premier et le plus efficace réflexe que nous puissions avoir est naturellement d'aérer régulièrement les locaux que nous occupons. Il est vital de penser à ventiler (et si possible à des moments où l'air provenant de l'extérieur est le plus sain, par exemple en tout  début de matinée, après le ressourcement nocturne). 
Relevons que l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) consacre à ce sujet plusieurs pages de son site. Il fourmille de conseils clairs et détaillés.

La Baubiologie (terme allemand) est une discipline qui fait ses preuves en Allemagne et qui commence à être reconnue en France, où elle n'a pas encore d'appellation précise, mais que l'on pourrait appeler "écologie du bâtiment". Elle est à même d'évaluer le niveau de salubrité de nos logements en identifiant les polluants de toutes sortes. Elle traque et met à jour les risques de respirer de l’air vicié dans notre habitat.

Bien sûr, ces recherches et les nouvelles technologies qui leur sont liées nous sont extrêmement utiles. Elles peuvent contribuer à notre bien-être en nous rendant attentifs aux diverses sources de pollution possibles et nous aider dans leur prévention. 

Il est aussi important de relever qu'un recentrage sur notre vécu corporel et sensoriel dans nos maisons peut nous être d'un grand secours. En pratiquant naturellement la pleine conscience quand nous sommes chez nous, nous nous rendons attentifs à tous nos sens. Nous sommes présents à ce que nous ressentons, à ce que nous respirons, à ce que nous entendons. Toutes ces perceptions peuvent nous apporter de précieux indices sur nos expériences, en interaction avec notre environnement. Ainsi, nous pouvons participer instinctivement à améliorer notre santé. Profitons donc du précieux travail de détection effectué par nos organes. Notre peau, nos yeux, notre gorge, nos poumons sont là pour nous fournir d'utiles indications.

Pour cela, soyons attentifs à ce qui se passe dans notre corps quand nous sommes chez nous. Au cours de nos méditations formelles et informelles, d'essentielles indications nous sont données. 

Avec ces alliées, nous pouvons agir très pratiquement. Par exemple : en éliminant l'emploi de produits d'entretien dont l'odeur nous semblerait désagréable, voire agressive, pour les remplacer par des détergents plus amicaux (des produits bios ou même les "bonnes vieilles recettes de grand-mère", qui sont efficaces et bien moins chères). En faisant appel à notre odorat, pour déceler des émanations de moisi ou de renfermé potentiellement nocives. En écoutant les signaux de notre corps, qui, par des maux de tête, par des vertiges, même légers, pointe les situations où quelque chose est en train de nous nuire.  En identifiant des endroits de notre logement où nous nous sentons incommodés, afin de nous interroger sur leur origine et être en mesure d'agir positivement si nécessaire. 

De manière plus élargie, nous avons également la possibilité de considérer quel type d'éclairage nous convient et quel type nous est dommageable. Ou bien sentir le moment précis où l'usage d'appareils électroniques (lap tops, tablettes ou smartphones) a trop mis à contribution nos yeux ou bien a stressé nos cellules nerveuses, moment où il serait impératif de mettre un terme à l'activité en cours. 

Notre corps est bourré de compétences. Nous pouvons reconnaître son intelligence, constituée de mille réseaux de perceptions sensorielles. Nous pouvons nous fier à ses aptitudes et nous ouvrir à ces savoirs par des exercices d'attention réguliers. 

Entre autres bienfaits, la pleine présence à ce que nous expérimentons peut nous aider à assainir notre habitat. Oui. Il nous appartient de faire confiance à nos propres moyens de mesure et d'évaluation pour identifier comment vivre et respirer chez nous de la manière la plus favorable possible. 


Ce que cachent nos quatre murs / Xenius / Arte / disponible jusqu'au 23 février 2019

Images : The Walthamstow Tapestry / Grayson Perry / 2009 / Arken Musum 2017 / DK

lundi 10 décembre 2018

PAROLES DE... : gravir les marches


Utilisez les occasions qui se présentent habituellement dans votre maison pour être pleinement conscient de chaque moment présent : ouvrir la porte d’entrée, répondre au téléphone, sortir le linge de la machine à laver, aller au réfrigérateur, etc. Observez la pulsion qui vous précipite vers le téléphone, ou la sonnette dès la première sonnerie. Pourquoi votre temps de réaction doit-il être si rapide ? Êtes-vous capable d’effectuer ces transitions avec plus de grâce ? Pouvez-vous être là à n’importe quel moment ?
Jon Kabat-Zinn, Où tu vas, tu es 



Aussi longtemps que vous êtes éveillé, vous pouvez être dans la conscience. Conscience signifie vision de l’ensemble, perception de tout le contenu et de tout le contexte de chaque instant. Nous ne pouvons pas saisir cela entièrement par la pensée. Mais nous pouvons le percevoir dans son essence si nous passons au-delà de notre pensée, si nous accédons à la vision directe, à l’écoute directe et au ressenti direct.
Ainsi, l’attention vigilante consiste à voir et à savoir que vous êtes en train de voir, à entendre et à savoir que vous êtes en train d’entendre, à toucher et à savoir que vous êtes en train de toucher, à monter les escaliers et à savoir que vous êtes en train de monter les escaliers. Vous pourriez répondre : « Je sais bien sûr que je monte les escaliers quand je monte les escaliers, mais la Mindfulness signifie ne pas simplement le savoir comme une idée, mais être avec le fait de monter les escaliers, cela signifie en faire l’expérience consciente d’instant en instant.
En pratiquant de cette façon, nous pouvons nous dégager du mode de pilotage automatique et arriver progressivement à vivre davantage dans le présent et à connaître ses énergies plus pleinement. Puis, comme nous l’avons vu, nous pouvons répondre de façon plus appropriée au changement et aux situations potentiellement stressantes, car nous sommes conscients de l’ensemble et de notre relation à l’ensemble. Vous pouvez pratiquer ceci à tout moment où vous ne dormez pas. 
Jon Kabat-Zinn, Au cœur de la tourmente, la pleine conscience 

La vie quotidienne ne manque pas d’occasions de pratiquer la pleine conscience. Monter l’escalier en est une pour moi. […]
Je découvre que je suis souvent motivé par mon besoin d’être ailleurs ou par le prochain événement qui, selon moi, devrait se passer. Quand je me surprends à monter l’escalier quatre à quatre, il m’arrive d’avoir la présence d’esprit de m’arrêter en plein vol. J’ai conscience d’être légèrement essoufflé, que mon cœur bat la chamade ainsi que mon esprit, que toute ma personne, enfin, est habitée par une hâte dont j’ai souvent oublié l’objet, une fois arrivé en haut. […] 
Si l’urgence extérieure existe rarement, l’urgence intérieure, habituellement provoquée par l’impatience et une forme inconsciente d’anxiété – dont le processus est parfois si subtil que je dois écouter avec attention pour l’entendre, ou si violent, que pratiquement rien ne peut arrêter son élan. Cependant, la conscience de cette turbulence intérieure m’aide à ne pas m’y perdre à ces moments-là.  
Jon Kabat-Zinn, Où tu vas, tu es  


[...] faire de votre vie la vraie pratique de sorte qu’il ne s’agisse plus simplement de confiner la pratique formelle à un créneau régulier, mais de vouloir appliquer la pleine conscience à chaque moment, peu importe ce que vous faites ou ce qui se passe, jusqu’à avoir le sentiment au bout d’un certain temps que c’est la pratique qui vous fait plutôt que le contraire.
Jon Kabat-Zinn, L'éveil des sens 

Nécessité de revenir régulièrement aux livres fondamentaux. Lire et relire les écrits de Jon Kabat-Zinn. Et à chaque relecture, y puiser quelque chose de nouveau, quelque chose de lumineux. Entrer dans ses textes avec, à chaque fois, notre regard du débutant. Découvrir comme pour la première fois que la vie est faite d'une suite d'instants. Que ceux-ci appartiennent à la pratique formelle ou qu'ils relèvent de la pratique informelle, peu importe. Que l'on soit présent, assis sur un coussin ou montant et descendant des escaliers, cela n'a pas de différence fondamentale : ils font tous partie de notre vie. 

Notre vie est un tout, et dans ce tout, les moments que nous consacrons à la méditation, les moments où nous nettoyons notre maison, les moments où nous y arrivons avec le besoin de nous reposer, les moments où nous grimpons des escaliers (métaphoriques ou bien réels), tous ces moments appartiennent pleinement à notre existence.

Images : Rovinj / Croatie // Korcula / Croatie // Deia / Majorque

lundi 26 novembre 2018

EXPERIENCES : les murs mitoyens






Elle n’est plus heureuse chez elle. 

Elle n’a plus plaisir à emprunter le petit chemin qui la mène vers sa maison.

Elle a perdu la joie d’être chez soi et elle raconte pourquoi.





Elle est arrivée dans ce quartier à la périphérie d’une grande ville, avec son compagnon, enceinte de leur premier enfant. C'était il y a trente ans. Ils étaient devenus propriétaires dans ce lotissement qui comprenait dix maisons mitoyennes, disposées en fer à cheval, au bout d’une charmante impasse. Les maisonnettes avaient chacune trois chambres et un jardin à l’arrière. Devant l’entrée, une place de parcage, rapidement transformée en abri à vélos, car les jeunes familles venues vivre dans le quartier s'étaient révélées avoir des points communs qui généraient de la convivialité : des parents travaillant pour la plupart à temps partiel, des enfants dans la même tranche d’âge, une sensibilité écologique affirmée. Ainsi, on récoltait le papier usagé, on empruntait des transports publics pour gagner le centre-ville en quelques arrêts. On organisait de temps en temps une fête de rue. On allait de maison en maison faire signer une pétition concernant la qualité de vie, ici ou ailleurs. Il y avait aussi une grand-mère, une femme seule, chaleureuse, qui aimait discuter en prélevant son courrier et assurait une présence bienveillante auprès des enfants.



Ça, c’était le bon vieux temps, lequel a duré quelques années. Et puis, une ou deux familles ont déménagé, les parents ayant été appelés ailleurs pour raisons professionnelles. Elles ont été remplacées par des personnes avec d’autres valeurs et d’autres modes de vie. D’autres revenus aussi, puisqu’entre temps les prix de l’immobilier avaient commencé à grimper. Des voitures ont été peu à peu parquées dans la ruelle. Enfin, un jour, la vieille voisine a dû être hospitalisée et n’est plus revenue. Ses héritiers ont décidé de vendre. 
De fil en aiguille, pour une raison ou une autre, les premiers habitants sont tous partis, remplacés par des personnes plus bruyantes, plus indifférentes. De moins en moins de services rendus, mais en revanche des claquements de portes, des enclenchements de moteurs. Les marques de solidarité se sont perdues. Chacun chez soi. Le quartier s'est gentrifié.

Dans sa vie à elle, il y a aussi eu des changements, parallèles à ceux de sa rue : ses deux enfants ont grandi, ils ont quitté le nid. Son époux a rencontré de sérieux problèmes de santé. Elle s’est de plus en plus investie dans le dessin, la création. Elle s’est aménagé un atelier dans les combles de sa maison.


A présent, elle n’aime plus rester dans son jardin et en profiter. Elle dit qu'elle y entend trop ses voisins de droite, qui s’agitent, qui se disputent régulièrement. Dernièrement, des membres de leur famille ont racheté la maison à gauche et ils se parlent parfois, par-dessus elle, comme si elle n’existait pas. Ils ont une voiture et une moto, qui vrombit rageusement le matin.

Parfois, elle souhaiterait partir vivre ailleurs. Se trouver un lieu plus calme, un lieu où pouvoir recommencer à vivre paisiblement. Mais, vu la conjoncture, il n’est pas question de vendre pour racheter, car partout les prix ont flambé. En tant qu'artiste, elle a besoin d'un atelier et un tel espace serait difficile à trouver. Et puis, elle a ses habitudes dans ce coin de la ville. Alors, elle reste. Mais elle se sent malheureuse. Coincée.

Elle rêve de la vie d’avant, de ses voisins d’avant, de la paix d’avant, et des échanges chaleureux d’avant.
Elle ajoute qu’elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour améliorer ses relations avec ses voisins immédiats, qu'elle définit tout à la fois comme tapageurs et sans égards. Au sujet du bruit, elle est allée leur parler et a obtenu le respect des règles communales. Elle n’a pas répondu à certaines provocations. Elle a tout fait pour éviter certaines escalades, certains haussements de ton.  Depuis quelques mois, on se salue à nouveau en se croisant (le manque de salutations entre voisins qui avait régné pendant quelque temps l’avait profondément affectée).

Comme elle a besoin d'aide, je l'invite dans un premier temps, à parcourir son intérieur, son jardin, son quartier, en se centrant sur ses sensations. Elle est censée prendre note de ce qu'elle expérimente durant ces parcours à différents moments de la semaine.
Ensuite, nous commençons par lister les difficultés auxquelles elle se heurte une à une. En résumé, elles peuvent se regrouper en 3 catégories : 

A. problèmes relationnels
B. problèmes d’intimité
C. problèmes de bruit  


A partir de ses réflexions, nous examinons ensemble ce qu’elle pourrait faire pour se sentir un peu mieux chez elle. Pour chaque point, je l’invite à faire un brain storming, afin de laisser émerger ses solutions. 

A. Dans cette période de sa vie où tant de choses semblent devoir se terminer, elle dit qu’elle a besoin d’établir des liens, de créer des ponts, de se retrouver connectée à des personnes amicales. Cette attente vis-à-vis de son habitat est prioritaire à ses yeux.

Elle voudrait améliorer quelques contacts dans sa ruelle, mais les seuls voisins avec lesquels elle a des affinités habitent au lot numéro 1, trois maisons plus avant de la sienne. Elle se propose de renforcer leurs relations, en les invitant plus souvent, pour un dîner, ou une tasse de café. Elle parle aussi d'augmenter les services échangés (courrier relevé, arrosage de plantes, réception de colis). Puis, elle évoque d’autres habitants sympathiques, résidant dans la rue parallèle, avec lesquels elle aimerait avoir des liens plus réguliers. Elle pourra ainsi en les croisant, échanger quelques mots, rendre moins anonyme et impersonnel le chemin qui conduit à sa maison.

Elle dit aussi qu'il y a, devant l’arrêt du tramway, une petite épicerie bio où elle aime aller acheter ses fruits et légumes. Elle se propose de la fréquenter de manière hebdomadaire. Certes les produits y sont plus chers que dans les supermarchés, mais elle préfère renoncer à consommer quelques cafés en ville  pour consacrer l’équivalent de cette somme en soutenant ce commerce de quartier.

Elle songe aussi à l'offre qui lui a été faite d'organiser une exposition de peinture à la salle communale. Cela lui fournirait l'occasion de distribuer des flyers dans les environs, de provoquer des échanges, de rencontrer des gens partageant ses intérêts.

B. A propos de sa maison, elle mentionne la terrasse située au premier étage, où elle ne se rend plus car elle ne s’y sent plus à l'aise alors qu’elle aimait auparavant s’y tenir pour bouquiner ou écrire. C'est un lieu où elle se sent exposée, car une simple clôture tient lieu de séparation avec la terrasse de ses voisins. 
Or, comme elle apprécie les plantes, elle pourrait envisager de faire appel à leurs multiples vertus. Elle parle de bambous qu’elle adore. Elle pourrait choisir des graminées  dont elle apprécie la beauté et dont la présence lui donneraient le sentiment d'être protégée. 
Il serait aisé d'en disposer en quinconce dans des pots (il en existe des espèces non invasives) et de se ménager ainsi un espace où rester calmement profiter de bons moments. A l’abri de regards jugés peu bienveillants.

Idem pour la terrasse du rez-de-chaussée, où elle aime prendre ses repas durant la belle saison. Elle voudrait se choisir de beaux arbustes, savamment organisés, pour délimiter l’espace et faire en sorte qu’elle se sente chez elle, en se définissant un territoire préservé. Le recours à un paysagiste de ses connaissances pourrait sauver son sentiment d'intimité.. Elle se propose d’aller le rencontrer, avec un dessin de son jardin, où elle indiquerait les coins où elle aimerait pouvoir se tenir et ceux où elle éprouve un malaise à rester. 

C. Quant au bruit provenant de l’extérieur (principalement des moteurs, des claquements de portes) et qui l’atteint quand elle se trouve chez elle, elle évoque le fait que les fenêtres (datant de l’origine de la maison) doivent être changées. Ce sera l’occasion de les remplacer par des fermetures de qualité (à double ou triple vitrage). Et pourquoi ne pas en profiter pour se choisir de beaux rideaux aux couleurs chatoyantes, à placer judicieusement aux angles d’où elle a vue sur les véhicules des voisins?

En outre, quand elle reste chez elle, il lui est possible d’écouter de la musique douce, en sourdine et se concentrer sur ces notes bienfaisantes. Et, naturellement, en cas de nécessité recourir à des écouteurs pour se préserver. 

Les bruits ne sont pas que des bruits, des décibels, des réalités quantifiables. Ils sont étiquetés et chargés d'interprétations. Ils véhiculent leur poids d'émotions.

Dans toute situation, il est nécessaire de bien expérimenter et connaître la réalité de ce qu'on vit. Il s’agit de prendre conscience de ses ressentis et de ses sensations et, par-delà, de ses besoins. Ensuite, de faire en sorte que la présence des voisins peu respectueux, expérimentée comme une intrusion pénible, ne soit pas vécue avec impuissance, mais avec la conviction de pouvoir faire quelque chose pour soi. Les modifications ne réclament pas d'être spectaculaires pour donner des résultats appréciables. De petites interventions peuvent générer de belles améliorations. 

Après avoir reconnu les sources du stress vécu, on peut contribuer à l'atténuer en faisant appel à ses ressources et à sa créativité et accentuer l’impression d’être chez soi en se créant un cocon, un lieu protégé. 

Certes, on ne peut pas changer le monde. On ne peut pas changer toutes les données qui ne nous conviennent pas, mais il est possible de cerner ce sur quoi nous avons prise et agir. Agir, c'est-à-dire : faire en sorte que notre univers soit autant que possible à notre convenance, qu'il puisse nous offrir l’abri dont nous avons besoin. 

(Bien sûr, il y a aussi des situations extrêmes où nous ne pouvons que constater notre manque d'emprise sur les circonstances  et où il est préférable de se tourner vers autre chose, partir.) 

Nous devons tous, dans notre vie, composer avec des murs mitoyens. Nous n'avons pas choisi les gens qui se trouvent de l'autre côté de ces murs. Mais nous pouvons faire face à ces séparations en évitant qu'elles ne deviennent d'infranchissables murailles. Interrogeant la juste voie entre protection et ouverture, il n'est pas sûr que nous soyons sans moyens. 




Images : Biennale Venise 2018 / Pavillon japonais : Architectural Ethnography / Yukiko Suto : W House / les visiteurs étaient invités à trouver les points de connexion entre les différentes pièces exposées. 

copyright © daniela dahler 2018